L’œil d’Argon

L’œil d’Argon

de Jim Theis, OSFAN, 1970
à peu près traduit par Xavier Portebois, 2015
titre original : The Eye Of Argon
traduit à l’occasion du Ray’s Day 2015
version française sous CC-BY-NC-SA-4.0

Note du traducteur

Cette traduction est grossière, pour ne pas dire grotesque. Faite à la va-vite, Google Translate comme principal compagnon, sans guère plus de relecture que Jim Theis n’a dû en offrir à sa propre version. Je pourrais m’en défendre en disant que c’est pour garder l’esprit d’amateurisme propre à l’original. La réalité, c’est que je n’ai ni le temps ni le talent pour offrir à The Eye Of Argon une traduction digne de ce nom.

Le but est simplement de vous faire découvrir ce chef d’œuvre inversé, que vous ayez une petite idée de combien cette histoire mérite sa réputation de plus mauvais texte de SFFF de tous les temps. Vous n’aurez probablement pas autant de fous rires qu’avec la version anglaise, j’en suis désolé, mais vous pourrez tout de même passer un bon moment. Enfin, tout dépend de ce que vous définissez comme « un bon moment ».

Si jamais il vous prend l’envie de l’améliorer, et de me faire du coup passer pour le plus mauvais traducteur du plus mauvais texte jamais écrit, allez-y, faites-vous plaisir.

Pour les anglophones et les fans, vous pouvez toujours lire la version anglaise ici.

Enfin, pour plus d’informations sur ce texte et son contexte, n’hésitez pas à consulter l’article associé : http://blog.xportebois.fr/2015/08/rays-day-l-oeil-d-argon/

Le sentier battu par les vents tranchait la poussière de la région stérile qui couvrait de vastes pans de l’empire norgolian. Des empreintes de sabot, usées par le temps, enfouies sous les sables tamisés du temps, brillaient d’un éclat terne sur la croûte terrestre éclaboussée de poussière. Le soleil accablant projetait des rayons célestes d’incandescence aride, à mi-chemin de son orbite journalière. De petits rongeurs s’ébattaient, s’affairant aux tâches quotidiennes de leur vie morne. De la poussière roulait en nuages aveuglants sur les trois lourdes montures, qui supportaient péniblement la lourde charge de leurs maîtres.

« Prépare-toi à rejoindre ton créateur dans le repaire stygien de l’enfer, barbare », glapit le premier soldat.

« Seulement quand tu auras embrasser la furtive monture de la mort, misérable ! » répliqua Grignr.

L’éclair d’acier d’une large épée surgit de derrière le massif bouclier émaillé du barbare, quand son bras droit ondula vers l’avant, projetant sa lame d’acier dans les organes vitaux du soldat jusqu’à la poignée. Le mercenaire, éventré, s’effondra de sa selle et plongea dans les herbes rases, éclaboussant la poussière sèche des gouttes écarlates de son fluide vital soudain libéré.

Enhardi, le barbare pivota sur lui-même, les faisceaux de ses fougueux cheveux roux s’agitant avec vigueur dans la brise humide, alors qu’il faisait front à l’attaque des compagnons d’arme du soldat défait.

« Sois damné, barbare » hurla le soldat alors qu’il contemplait son camarade déchu.

Un cimeterre étincelant frappa avec force le casque hérissé du renégat, plongeant l’esprit de l’Ecordian dans une profonde brume. Chassant les effets de la secousse en se secouant la tête, Grignr dirigea sa lame zébrée de rouge vers le haubert rudimentaire du soldat, terminant sa course sans effet à la gauche de son adversaire. La monture du soldat geignit quand celui-ci la tira hors de portée de la lame du barbare. Grignr fonça à bride battue, le rauque cri de guerre perçant de son cheval sauvage résonnant dans sa poitrine crépitante. Une lame tournoyante rebondit sans heurt sur le bouclier du puissant voleur, alors que son bras droit fendait les airs, tranchant d’un pied d’acier aveuglant l’œsophage exposé du Simarian. Un gargouillis hoqueta de la bouche tordue du soldat pendant qu’il basculait vers le sable doré à ses pieds, et qu’il rampait à l’agonie jusqu’à son dernier lit.

Les orbes vert émeraude de Grignr brillèrent de convoitise alors qu’elles contemplaient le soldat vautré au sol, luttant aux pieds de sa monture tournoyante. Sa voix hargneuse résonna par-dessus la silhouette moribonde d’un air d’hilarité railleuse. « Les chiens de ville comme toi devraient apprendre à ne pas contrarier plus fort que vous ».

Tirant les rênes de sa monture fatiguée, Grignr poursuivit son voyage jusqu’à la cité noregolianne de Gorzam, espérant y trouver vin, femmes, et assez d’aventures pour échauffer le sang féroce qui cuisaient dans ses veines sauvages.

Grignr avait dû se plier au périple jusque Gorzom quand les soldats de Crin furent lâchés à ses trousses, sous les ordres d’une concubine déloyale qu’il avait courtisée. Ses actions scandaleuses dans toute la cité simarienne avaient déclenché foule ravages et tumultes parmi ses patriciens civilisés, les conduisant à fixer une lourde récompense sur sa tête.

Il était parvenu de justesse à s’échapper par la porte de derrière d’une auberge où il s’était baffré, au moment où une troupe de soldats venaient le rosser. Après avoir fait gicler le sang du chef des mercenaires en démembrant un des bras de l’officier, il se replia vers sa monture en projetant de faire son chemin jusque Gorzom, qui avait réputation de receler maints butins de pillages, et de nombreuses et jeunes servantes pour quiconque avait le courage de les ravir.

-2-

Arrivé au crépuscule à Gorzom, Grignr descendit une ruelle lugubre, menant son cheval jusqu’à une taverne usée. Le géant roux s’engagea à grands pas dans l’auberge mal éclairée, puante d’odeurs fétides et de vins bon marché. L’air était lourd des fumées étranglantes que crachaient les torches fumantes encastrées dans les murs de terre tassée de la taverne. Aux tables, des voleurs saouls et des égorgeurs jouaient aux dés ou culbutaient des prostituées consentantes.

Apercevant une femme svelte, assise recroquevillée et seule sur un banc près de lui, Grignr s’approcha, avec l’idée de s’occuper sainement. Les flammes vacillantes des torches projetaient d’étranges sombres de lumière, qui dansaient sur la catin à moitié nue. Les fils filandreux de ses cheveux flottèrent avec grâce autour de son nez souple et opaque quand elle leva jusqu’à ses pâles lèvres rouges une chope à moitié vidée.

Levant les yeux, la séduisante apparition nota la présence du vigoureux géant alors qu’il s’approchait à grands pas. Une timide lueur amoureuse brilla dans les ovales d’un bleu profond de la femme quand elle se déplaça vers Grignr, l’entraînant à la rejoindre. Le barbare s’assit sur un tabouret face au banc, révélant pleinement à sa vue son corps, nu à l’exception d’un pagne qui brandissait une longue et large épée d’acier, un casque de guerre spiralé, et d’épaisses sandales de cuir.

« Tu cherches à occuper ton temps, barbare » demanda la femme ?

« Seulement si quelque chose de valeur suffisante se présente à ma portée » déclara Grignr, ses mains se glissant vers la tentatrice.

« D’où viens-tu, barbare, et vers quoi es-tu appelé ? » souffla la servante, docile, tandis que Grignr couvrait ses lèvres du contact brûlant de sa bouche ardente.

Le titan ignora les questions de l’indiscrète, trop occupé à la tirer vers lui et à presser ses seins affaissés contre son torse languissant. Elle se donna sans lutte, jetant ses frêles bras autour des omoplates bronzées de Grignr, tandis que ses mains caleuses caressait sa protubérante poitrine.

« Tu sembles une bonne amante, femme », admit Grignr alors qu’il attrapait un récipient de vin puissant qu’il lampa.

Un pied vint percuter la chope que Grignr venait de prendre, répandant son contenu rouge sang en un croissant étincelant, éclaboussant de langues oranges le sol foulé.

« Retire-toi, Sirrah, la servante est mienne » ; pépia un soldat ivre, trop intoxiqué par sa boisson virile pour noter la taille supérieure de son adversaire.

Grignr bondit souplement à distance de la servante, effarouchée. Son visage s’embrasa d’une férocité rouge et cendrée, ses yeux dardant une flamme brûlante et sauvage vers le soldat.

« La peste t’emporte, vantard » mugit l’Ecordian en colère alors qu’il levait son épée large finement aiguisée.

Le soldat voulut saisir avec maladresse le pommeau de son épée mais, avant que ses mains ne touchent la poignée en chêne, un éclair d’argent tranchait l’air lourd. Les muscles du bras droit du sauvage roulèrent sous le cuir bronzé de sa peau luisante tandis que sa lame mordait profondément dans le cou du soldat, coupant la tête confuse de l’inconscient.

Avec un bruit sourd et nauséeux, l’ovale sectionné roula au sol, tandis que le torse séparé de l’antagoniste bovin de Grignr louvoyait, avant de s’effondrer dans une mare d’écarlate tournoyant.

Dans la confusion, les compagnons du soldat confrontèrent Grignr, dégainant leurs coutelas vers la silhouette renfrognée de ce dernier.

« La putain aurait dû mieux choisir sa proie » rugit le vainqueur dans un grognement moqueur de baryton, alors qu’il essuyait sa lame dégoulinante sur le corps prosterné et la rangeait dans son fourreau.

« Et le fou aurait dû se montrer plus prudent. Tu regretteras tes actions quand tu pourriras dans les fosses » déclara un des camarades du soldat étendu au sol.

La main de Grignr s’apprêtait déjà à tirer sa lame de son écrin de cuir, mais s’arrêta face aux lames qui s’agitaient devant lui.

« Retire ta main loin de ton pommeau, barbare, ou tu trouveras un pied d’acier inséré dans ton gésier. »

Grignr soupesa sa position, observant la situation, et accepta le conseil du soldat comme un choix rationnel. Tenter de se tailler un chemin hors de ce piège ne pouvait lui garantir qu’une mort certaine. Il n’était pas du genre à s’attirer sa propre chute si un chemin alternatif se présentait à lui. La volonté de garder nécessairement sa vie le força à fléchir face à la force supérieure des soldats, dans l’espoir de pouvoir profiter d’un moment d’imprudence de la part de ses geôliers, où il pourrait trouver un moyen plus convaincant de s’échapper.

« Vous pouvez rangez vos armes, je vous suivrai sans lutte. »

« Ta décision est sage, bien que tu aurais peut-être dû préférer te contraindre à la mort », se rida la bouche du soldat en un sourire sadique et entendu alors qu’il poussait son prisonnier de la pointe de son épée.

La procession traversa durant une durée indéterminée des venelles furtives et des ruelles éclairées par la lune, jusqu’à se confronter à un massif sérail. Le palais était entouré de tous côtés par des grilles de fer et par un jardin luxuriant.

Le group fut admis par un pont-levis couvert de dorures, et Grignr fut conduit à un chemin de pierre, bordé d’une végétation à la luxuriance lascivement accrue par les rayons chatoyants de la lune. Le groupe fut admis dans le palais et, après plusieurs minutes de palabres, conduit au travers de couloirs venteux jusqu’à une chambre richement drapée.

Face au groupe se tenait un petit homme trapu, assis sur un trône d’or. Des tapisseries de soie bleu royal richement drapées couvraient les murs de la chambre, et les marches qui menaient au trône étaient plaquées d’un ivoire blanc étincelant. Deux servantes nues étaient assises de chaque côté du trône, et un conseiller digne de confiance demeurait en retrait. Des gardes demeuraient vigilants à chaque coin de la pièce, leurs mains dardant leurs piques, des cottes de maille dorées ornant leurs torses, et des panaches cramoisis jaillissant des casques barrés qui voilaient leurs visages. L’homme se leva du trône au sommet de l’estrade. Sa robe turquoise richement ornementée pendait mollement de ses larges épaules.

Les soldats qui encadraient Grignr se prosternèrent, leurs têtes courbées contre la pierre du sol dans une dignité craintive de leur seigneur lige.

« Expliquez-moi le but de cette intrusion en mon château ! »

« Votre sérénité, resplendissante dans sa noble grandeur, nous amenons devant vous ce rustre pour que votre toute puissante sagesse puisse juger de son destin. »

« À genoux, faquin, et paie hommage à ton seigneur ! » ordonna le noble grassouillet à Grignr.

« Par la barbe hirsute de Mrifk, Grignr ne s’agenouille face à aucun homme ! » se renfrogna l’énorme barbare.

« Tu oses blasphémer devant moi ! Tu es brave, étranger, mais ta valeur est frappée de folie. »

« Au contraire, tu es ici le seul sot, assis sur ton trône pompeux, décorant la graisse de ton ventre de luxe élaboré, et… ». Le soldat au côté de Grignr lui frappa le crâne du plat de son épée, coupant court à ses insultes et projetant son casque cabossé sur le sol en un cliquetis sonore.

Le visage fat du noble ventripotent rougit soudain avec pâleur, puis s’embrasa d’un rouge cerise brillant. Ses lèvres tremblèrent d’une rage maline, tandis que s’en échappaient des grommellements sifflants étouffés. Ses graisses pendantes roulaient ainsi qu’un amas de gelée contrariée, puis se resserrèrent quand il comprima son ventre dans une vaine tentative de retrouver son calme.

Le prince recouvra sa statue, puis s’adressa aux soldats qui entouraient Grignr, sa face formé en une hideuse expression d’humour sadique.

« Emmenez ce sauvage grossier dans les caves des supplices, et assurez-vous que son agonie soit longue avant que la mort ne le libère. »

« Ainsi soit-il, seigneur. Votre ordre sera aussitôt accompli » répondit le soldat à la droite de Grignr alors qu’il jetait un regard vers le barbare, dont le visage ne trahissait aucune expression.

Le conseiller assis derrière le noble se leva avec lenteur et s’approcha aux côtés de son maître, écartant les servantes à ses côtés pour les retirer. Il s’inclina et murmura à l’oreille du noble.

« Votre éminence, le châtiment que vous avez décrété causera d’atroces souffrances à ce misérable, cependant elles ne dureront guère et l’enverront bien vite dans une terre au-delà de la douleur du corps humain. Pourquoi ne pas l’adoucir quelques jours dans l’une de vos prisons sous terre, puis l’envoyer finir sa vie dans l’une de vos mines souterraines.

Pour un homme comme lui, une vie passée dans une étroite fosse stygienne serait une torture infiniment plus appropriée. »

Le noble engloba son double menton flasque dans le pli de son énorme paume, méditant quelques instants sur la rationalité des mots de son conseiller. Il leva alors ses bruns sourcils broussailleux et se tourna vers son conseiller, le regard brillant.

« Comme toujours, Agafnd, tu parles avec grande sagesse. Dans tes mots sonne un grand savoir concernant la nature d’hommes comme lui », parla le roi. Le noble fit volte-face vers le prisonnier avec un éclat visible éclatant dans ses yeux de crapaud, et ses lèvres se tordirent en un sourire gras. « J’ai décidé d’annuler mon commandement. Le prisonnier sera emmené dans l’une des prisons souterraines du palais. Il y restera jusqu’à ce que je décide qu’il ait assez pourri, pour ensuite être autorisé à finir ses jours dans l’une de mes mines. »

Entendant cela, Grignr réalisa que son destin était désormais bien moins enviable que la mort, lui qui avait coutume de parcourir la campagne selon ses choix. Une vie de prison serait plus que ce que son corps et son esprit pourraient supporter. Ce genre de vie serait bien pire que la mort.

« Je ne comprendrai décidement jamais vos civilisations torturées. Je n’ai fait que défendre mon honneur, et me voici condamné à une vie de prison, et ce par un porc assis sur son cul royal, courtisant des putains, et ne sachant rien aux affaires du pays qu’il s’imagine diriger ! », enseigna Grignr ?

« Il suffit ! Emportez ce catin loin de moi, avant que je ne puisse plus me contrôler ! »

Comprenant le péril dans lequel il était, Grignr chercha une échappatoire. Omettant toute prudence, il laboura le soldat à sa gauche, attrapa son épée, et bondit sur l’estrade où se trouvait le prince avant que les gardes, étonnés, n’eurent le temps de recouvrer leur sang-froid. Agafnd sauta entre Grignr et son suzerain, mais seulement pour trouver la lame d’une épée pénétrant ses côtes avant qu’il n’ait le temps de tirer son arme.

Le conseiller s’effondra à genoux tandis que Grignr glissait sa lame écarlate hors de la cage thoracique de Afgnd. Le prince ventripotent demeura figé, ondulant de frayeur face au tranchant de cette comète enflammée, sa graisse de gelée grasse pulsant en rides de terreur.

« Où sont ta sagesse et ton pouvoir désormais, majesté ? » grogna Grignr.

Le prince se figea alors que Grignr remarquait son regard dirigé au-dessus de son épaule. Il pivota pour comprendre ce que regardait le noble, leva son épée par-dessus sa tête, se préparant à porter un vicieux coup de haut en bas, mais stoppa net quand le manche d’une pique bordée d’acier frappa son crâne sans protection. Puis vinrent noirceur et solitude. Le silence étouffant et et la paix suprême.

« À genoux, sirrah ! Toujours à genoux devant moi ! Ha, ha ha, haaaaaa » gloussa le noble.

-3-

Grignr revint à la conscience par stigmates, alors que son esprit nettoyait petit à petit les toiles d’araignée qui encombraient les recoins de sa conscience, même si de noirs nuages charbonneux et stygiens demeuraient. Un écran incompatible de noirceur, accompagné de la morne absence de bruit.

Le cerveau embrouillé de Grignr tournait encore du choc du coup qu’il avait reçu à la base de con crâne. Les derniers événements qui l’avaient conduits ici revenaient lentement à lui. Il envisagea l’idée d’être mort et d’être descendu jusqu’au pays ténébreux qui s’ouvrait au-delà de la tombe, mais rejeta cette hypothèse quand la mémoire lui revint. Ce n’était pas le pays des morts, cétait quelque chose de bien plus précaire que tout ce que pouvait offrir la tombe. La mort promettait une paix infinie, et non la souffrance finie d’une vie immobile dans la torture de l’emprisonnement, pour toujours isolé des rayons vitaux et aimés du soleil levant. Ne plus jamais pouvoir jeter un œil vers les sommets couverts de neige de sa terre natale, ne plus jamais pouvoir connaître le frisson de piller des terres inconnues qui s’étendaient par-delà la crête de l’horizon de sang, et, pire que tout, ne plus jamais pouvoir savourer l’excitation lascive alors qu’il caressait les courbes nues du corps d’une jeune fille.

Il était en effet dans l’un des gouffres enterrés de l’enfer, caché dans les profondeurs internes de l’intérieur du palais. Une chambre noire comme l’ébène et terrifiée, conçue pour emmener jusqu’au bord de la folie l’esprit des malheureux condamnés, et ce grâce à une solitude inapte dans les limbes d’un silence indolent et lugubre.

-3 1/2-

Un cercle elliptique de torches serrées projetaient leurs ombres vacillantes, sautillant morbidement par dessus la surface lisse et striée d’un autel rectangulaire. Les silhouettes ciselées avec soin de grotesques gargouilles honoraient le rebord oblique qui saillait sur le sombre rebord de la mort, leurs regards pour toujours plongés dans le néant, aveugles aux sanglants rituels devant elles. Des taches brunes s’écaillaient, décorant le rebord doré qui bordait l’autel, serré vers une fine fente dans le coin droit de l’autel. La fente s’ouvrait à l’aplomb d’un seau grossierement martelé, au bord duquel pendaient plusieurs calices en mailles d’argent. Pendait aussi un maillet d’or, la poignée gravée d’images de visages torturés et écorchés, avec des rainures prévues pour une prise ferme sur le pommeau. La tête du maillet était un peu plus large qu’un poing fermé, et prenait la forme d’un ovale lisse.

Une congrégation de shamans aux regards malicieux entouraient l’autel de marbre. Des profondeurs enfouies des poumons des acolytes s’élevaient d’étranges chants d’un âge révolu, provenant d’époques inconnues à la mémoire des hommes. De généreuses gouttes de peinture orange barbouillaient le haut du crâne rasé et ridé des prêtres, alors que des anneaux d’or pendaient des lobes roses de leurs oreilles. De luxueuses robes de satin pourpre cachaient leurs corps renflés, ceintes à leurs tailles par des lacets de soie argentée, nouées à des boucles d’ébène aux contours moroses de crânes déformés.

Des médaillons ovales pendaient à leur cou au bout de fines chaînes dorées, avec à leur centre des rubis rouge sang aux allures d’yeux incarnats. Des pantoufles rouges ceignaient leurs pieds nus, se terminant en piques pointues et dorées au bout de leurs orteils.

Situé face à l’autel, et immédiatement à côté du seau de cuivre, se dressait une massive idole de jade : le buste hideux et difforme de la déité païenne des shamans. L’idole verte et brillante se tenait assise, sur un trône d’or sculpté, élevé sur un plateau rond d’ivoire, ses bras boursouflés et ses mains palmées posés sur les accoudoirs. Des spires dorées semblables à des serpents entouraient sa tête et pendaient à ses oreilles étirées, qui se terminaient en fines pointes. Son nez n’était qu’une masse triangulaire boursouflée, creusée aux côtés de deux narines béantes. À une dramatique distance des narines se tordait une bouche aux lèvres poilues, ressemblant à une grimace sadique.

Aux pieds de la déité païenne, une femme pâle et maigre, nue sinon un harnais d’or et de joyaux qui emmaillait ses énormes seins, et d’où tombaient de longs lacets d’argent jusqu’à ses cuisses, se dressait face au champ blanc comme les perles, avec des frissons visibles qui montaient et descendaient le long de son corps ravissant. Ses lèvres délicates tremblaient derrière ses douces et fines mains alors qu’elle tentait de se soustraire au regard perçant de l’idole ambivalente.

Le visage bouffi de la divinité cyclopéenne rayonnait vers elle. Une émeraude écarlate aux multiples fossettes scintillait dans son unique cavité, une gemme brillante semblant pourvue de sa propre volonté. Une pierre éclatante sans prix, dont la valeur dépassait les richesses de tous les empires conquérants… L’œil d’Argon.

-4-

Grignr n’avait plus moyen de mesurer le temps. Quand quelqu’un est privé de soleil, de lune et d’étoiles, il perd toute conception du temps telle qu’il la possédait. Il semblait que des années avaient passé, que le temps se mesurait en angoisse et en souffrance, pourtant il estimait que son séjour n’avait pas duré plus de quelques jours. Il avait dormi trois fois et été nourri cinq fois depuis son réveil dans la crypte. Cependant, quand les gestes du corps sont limités, ses besoins le sont aussi. La faim et la fatigue sont directement proportionnels à l’usage effectif du corps, ce qui signifiait que Grignr libre pouvait manger toutes les six heures et vouloir dormir toutes les quinze, alors que dans ses conditions actuelles, le besoin de manger ne venait qu’après dix heures, et l’envie de se reposer toutes les vingt. Tous les recours qu’il avait au préalable n’étaient plus d’utilité dans cette fosse lugubre. Aussi, il aurait pu être emprisonné depuis dix minutes ou dix ans, il n’aurait su le dire, éprouvant dès lors au fond de lui une émotion découragée.

La nourriture, si l’on pouvait désigner de la sorte ces grumeaux moisis de bouillie fétide, lui était apportée par deux gardes qui ouvraient un portail à l’aplomb de sa geôle et la lui jetaient dans des bols de bois, récupérant au passage les bols de nourriture et d’eau de ses précédents repas, après quoi ils verrouillaient à nouveau les loquets de fer et retournaient à leurs occupations. Sans autre moyen de se nourrir, Grignr était contraint de manger la mixture gâtée pour chasser les affres de la faim, bien qu’alors que ses doigts sales glissaient la pâte dans sa bouche et qu’il se forçait à avaler, il s’imaginait que les chiens du palais avaient dû dédaigner ce repas.

Il y avait peu de choses dans la fosse aride pour s’occuper le corps ou l’esprit. Il avait plusieurs fois mesuré de ses pas la longueur et la largeur de l’enclos, et avait plusieurs fois pressé chaque dalle de granite des murs de sa prison, dans l’espoir de découvrir un passage secret vers la liberté, ou à défaut de s’occuper l’esprit et se dérober aux pensées de son futur. Il avait mémorisé le nombre de foulées d’un bout à l’autre de sa cellule, et connaissait le nombre exact de dalles qui fermaient sa lugubre geôle. De nombreux plans lui venaient et partaient alors qu’ils ne présentaient aucun moyen de s’échapper avec la moindre chance de succès.

L’angoisse ne cessait de croître à mesure qu’il épuisait chacune de ses occupations. Soudain, il fut extrait de ses méditations quand il perçut un faible grattement à l’autre bout de la crypte. Le bruit paraissait venir de quelqu’un qui râclait les blocs de granite du sol, comme le grattement sableux de quelque chose semblable aux griffes d’un animal.

Grignr progressa graduellement à tâtons jusqu’à l’autre bout de la cellule, ses mains ressentant avec prudence le chemin devant lui. À quelques pouces du mur, un profond et pénétrant couinement résonna contre les murs grossièrement taillés de la chambre, aisni que le trottinement de semelles rembourrées.

Grignr projeta ses mains en avant pour se protéger le visage, et bondit en arrière sur les fesses. Une forme vague rebondit sur son torse poilu, enfouissant ses serres dans sa chair et ses dents blanches grinçant en direction de sa gorge. Son haleine fétide et acide brûlaient les narines dilatées du barbare qui se débattait. Grignr, d’une flexions de ses muscles, saisit le corps répugnant d’un rat brun gargantuesque, luttant pour maintenir ses dents aiguisées comme des rasoirs loin de son apétissante jugulaire, les petites billes luissantes lui servant d’organe pour voir plongeant dans les émeraudes éclatantes de sa proie.

Tirant à deux mains le rongeur loin de son estomac gargouillant, Grignr l’extirpa de sa poitrine écarlate, arrachant de petits morceaux de chair écorchée de son torse, lacéré par les griffes noires et sordides de la bête affamée. Gardant le rongeur à bout de bras, il referma sa main droite autour de la gueule mousseuse, serrant les doigts en un poing vicieux autour de la tête frémissante. Maintenant sa poigne, Grignr fléchit ses bras tendus tout en tournant lentement sa main droite dans le sens des aiguilles d’une montre, et sa main gauche dans le sens contraire. Le rongeur laissa échapper un couinement torturé, projetant de l’écarlate quand il plongea violemment ces crocs mouchetés de mousse dans la paume moite du barbare, dont la face se tordit en une affreuse grimace alors qu’il jurait tout bas.

Avec un craquement retentissant, la tête du rat se détacha du torse, projetant une douche étincelante de sang rouge, et entraînant avec elle une ligne visqueuse de vertèbres disjointes, une trachée, un œsophage et une jugulaire déchirés, du cuir cramoisi et des muscles au sang desséché.

Jetant le corps brisé au sol, Grignr secoua ses mains tachées de sang et les essuya contre ses cuisses, puis retira le sang qui avait éclaboussé son visage et ses yeux. De nouveau assis sur le sol irrégulier, il s’apprêtait une fois de plus à replonger dans ses sombres méditations. Il songea que tant qu’il aspirait la brise de la vie dans ses poumons, tout espoir n’était pas perdu ; il y songea mais trouva cela dur à croire dans cet antre lugubre. Pourtant il était toujours vivant, ses nerfs grossis au comble de leur magie, son esprit luttant flottant dans un miracle d’excellence impressionnée de pensée. Son esprit envisagea maints et maints plans dans une contemplation énergique.

Quand ce fut l’évidence. Des minutes ou des jours avaient pu s’écouler en pensées silencieuses, il n’aurait su le dire, mais il avait enfin un plan qui pouvait peut-être se révélait plausible.

Il risquait de mourir dans la tentative, mais il savait qu’il ne partirait pas sans une dernière lutte sanglante. Ce n’était pas un plan sans faille, mais il lui fournissait une énergie renouvellée et tourbillonnante dans son âme épuisée. Bien qu’il puisse périr durant l’exécution de son plan, il s’échapperait dans tous les cas de cette vie de torture infinie. Quelqu’en soit l’issue, il priverait le prince boursouflé de sa revanche délestable que son esprit sadique avait si finement conçue.

Les gardes viendraient bientôt l’emporter dans les mines de l’effroi enfouies du prince, lui donnant l’occasion d’exécuter son nouveau plan. Traversant à tâtons le sol ruguex, Grignr parvint finalement à trouver ce qu’il cherchait dans une mare de sang coagulé : la carcasse du rongeur décapité. Quand le temps de l’action viendrait, il lui faudra être prêt, aussi il entreprit de déchirer la carcasse suintante dans un sinistre silence, cherchant du bout des doigts l’outil de sa liberté.

-5-

« Terminons-en avec elle » ordonna un shaman gigotant alors qu’il dévisageait d’un regard sinistre la jeune femme, ses lèvres se ridant en un sourire amusé et ravi.

La fille s’effondra en un lent et constant gémissement, s’écroulant avec tremblements à genoux et reculant avec crainte face au prêtre dont les bras, tels deux serpents, enveloppaient l’idole ventrue de jade qu’ils levaient au-dessus de sa silhouette à peine vêtue. Son visage s’irrita et rougit du flot salé des larmes qui jaillissaient de ses globes oculaires dilatés et vitreux.

Le prêtre s’approcha d’elle à petits et pesants pas, son regard perçant ne se détournant pas une seule fois de son jeune visage frémissant. S’arrêtant devant la jeune fille terrifiée, il projeta son bras et lui fit signe de se lever d’un signe vertical de la main. Les torches vacillantes soulignèrent sa silhouette fine avec un curieux halo orné, et projetèrent son ombre fantomatique qui dançait en hideuses ondulations resplendissantes sur la blancheur lisse et usée de l’autel taillé dans le marbre.

Les lèvres du shaman se replièrent davantage, dévoilant une rangée de molaires pourrissantes et noirâtres, qui transformèrent son sourire sale en un large arc poisseux d’amusement sadique, et interposèrent alternativement une sensation de nausée brouillée dans l’estomac de la jeune femme. « À ta guise, femme » exulta le prêtre alors qu’il se pliait en deux et projetait ses bras simiesques vers l’avant, resserrant dans ses gros poings poilus les maigres bras de la fille. D’une poussée vers lui-même de ses biceps, il fit méchamment tomber la femme apeurée à genoux, et couvrit ses joues humides et salées du contact moisi de ses lèvres rouges et délabrées.

L’ignoble puanteur de l’haleine fétide du Shaman emplit au plus profond l’âme de la femme nauséuse d’un malaise tépide. Elle rejeta la tête en arrière et régurgita un flux poisseux de sang enflé, orange et blanc, qui coula sur la robe pourpre richement tissée de l’acolyte amusé.

Les lèvres du prêtre tremblèrent d’une rage malicieuse alors qu’il retiraient ses mains caleuses des bras de la fille et les replaçaient en une étroite étreinte sur son cou ondulant, la secouant violemment d’avant en arrière.

La fille laissa un grognement torturé soupirer de ses poumons étouffés, ses yeux bleus comme la mer exorbités de leurs orbites humides. Reculant son pied droit, elle le jeta désespérement vers l’avant avec la force d’un démon possédé, enfonçant sa sandale carrément entre les testicules du shaman.

Le prêtre, surpris, desserra son étreinte écrasante, pliant son corps autour de son ventre. Son visage rougit d’une teinte rouge rosé de cramoisi, les paupières écarquillées et les yeux exorbitées à la limite extrême de leurs orbites, ses lèvres frémissantes alors que son souffle se gonflait de l’air chaud de ses poumons. Ses mains saisirent sa glande urinaire tandis que ses genoux vacillaient pendant quelques secondes puis se figèrent. Le shaman rompu s’effondra en une masse blottie tel un œuf sur le dallage de granit, roulant sans espoir à l’agonie.

Les hurlements pathétiques du shaman rampant dans une souffrance triste sur le dallage de granit taillé à la main, usé par des heures innombrables de labeur intense, un tourbillon d’ichor jaillissant d’entre ses mains refermées, attirèrent l’attention perturbée de ses camarades depuis leurs chants fétides. Les actes de la renégate suggéraient un sacrilège comme nul autre. Jamais auparavant, au cœur du labyrinthe perdu des époques indicibles, un mortel élu n’avait osé faire preuve de telle blasphémie sous le regard de l’idole divine du culte.

La fille se recroquevilla sous la terreur, sans espoir face à la rage blasonnée des acolytes. Son visage ébouffanté s’enfouit entre ses seins renflés alors qu’elle fermait ses cils au plus fort, espérant les rouvrir pour se réveiller de ce morbide cauchemar. Hélas, la main du destin ne lui concéda aucune merci : la meute énervée des shamans aux regards lubriques se refermait autour de sa silhouette prosternée, ses fils trop mêlés avec la toile funeste de la réalité.

Frissonnante au contact moite des shamans alors qu’ils se saisissaient de son corps souple, les mains se refermant sur ses maigres bras et ses jambes, son corps nu rudoyé au sein de ce labyrinthe de macules oranges, de satin pourpre, de crânes mutilés, ombragé d’une étrange lumière écarlate, sa tête confuse tournoya puis sombra dans un brouillard nuageux d’un noir d’ébène étouffant, alors qu’elle s’effaçait derrière le voile protecteur de l’inconscience et de la rémission.

-6-

« Attrape cette corde », articula le premier soldat, « et grimpe hors de ta fosse, catin. Ta présence est requise dans un autre trou, bien plus profond. »

Grignr glissa sa main droite sur sa cuisse, cachant un petit object opaque entre les plis du G-string qui lui serrait la taille. Deux puits noirs d’eau saumâtre se fermèrent dans le regard plissé de jade froid de Grignr, ses yeux jusque là habitués à l’obscurité des mares stygiennes noires comme l’ébène qui le noyaient, soudain éblouis et aveuglés par l’éclat vacillant de la torche de résine du second soldat.

Le second soldat tenait dans sa main droite, à l’opposée de la torche sporadique, une hache à double tranchant, une longue poignée de chêne couvert de cuir transperçant le centre de la tête de fer de l’arme. De fins et robustes hauberts paraient les torses des deux sentinelles, leurs cuirasses renforcées d’un entrelacement de mailles d’argent ourlées serrées. Des sandales de cuir épais enveloppaient les pieds des soldats, remontant leurs tibias jusqu’à deux pouces de leurs genoux. De larges ceinturons de satin s’enroulaient à leur taille, de fins poignards à lame y pendant négligemment, leurs pommeaux incrustés de gemmes écarlates. Des morions de cuivre souple couvraient la crinière de leurs têtes, abattues à mi-chemin de leurs sourcils. De petites piques d’argent recourbées vers le haut se dressaient en spirale sur la partie basse des casques, alors qu’une bosse dorée saillait au sommet de chacun des bassinets. Des capes de satin pourpre royal se nouaient sous leur menton à leur cou, drappant leurs épaules couvertes, et tombant jusqu’aux cuisses des soldats.

Poigne après poigne, les pieds appuyés aux murs suintants de l’enclos, l’énorme Grignr se hissa hors des profondeurs putrides de l’abysse abandonné. Ses membres gonflés, raidis par l’ennui d’une inactivité sans borne, composés par l’atmopshère surannée et le râclement du granite contre son corps, désiraient agir. L’opportunité qui se présentait désormais allait pouvoir huiler ses articulations rouillées et aiguiser à nouveau ses sens émoussés.

Il se prépara, faisant face au second soldat. La flamme vacillante dans sa main droite agrandissait la silhouette de la sentinelle. Ses yeux étaient grand ouverts tel un regard oblique de chouette, leur sinistre vivacité accompagnée de la courbe de faucon de son nez et du jaune pâle de ses joues.

« Les mains dans le dos », ordonna le second soldat alors qu’il levait sa hache par-dessus son épaule droite et l’observait d’un regard hésitant. « Nous allons te nouer les poignets pour empêcher toute tentative d’évasion. Assure-toi de faire un nœud vigoureux, Broig. Nous n’aimerions pas voir notre invité prendre congé. »

Broig attrapa le poignet gauche de Grignr et tendit la main pour saisir l’autre poignet du barbare. Grignr recula son bras droit et pivota vers Broig, sa main droite plongeant vers son pagne. La sentinelle voulut tirer sa dague hors du fourreau à sa ceinture, mais recula de peur quand le bras droit de Grignr le saisit à la gorge. Le soldat trébucha, ses yeux tremblant derrière ses paupières clignotantes, un cri profond jaillissant de son œsophage. Sans plus chercher à contempler le résultat de son action, Grignr roula sur ses genoux. La hache de l’autre soldat traça une flamme de férocité argentée par-dessus sa tête, coupant plusieurs mèches rousses de ses cheveux. Terminant sa course dans l’estomac de son compagnon, le fer traversa mailles et chair avec une force éclatante, répandant une mare d’entrailles rougies sur le dallage de granite.

Avant que la sentinelle n’ait le temps de retirer sa hache de la carcasse de son camarade, les énormes mains de Grignr se ressérèrent sur sa gorge, étouffant la vie hors de ses poumons étranglés. Dans un grognement zélé, l’Ecordian plia ses biceps musclés, forçant le soldat sur ses genoux. La sentinelle projeta son poing droit vers le visage de Grignr, enfonçant ses ongles crasseux dans la chair du barbare. Crachant un juron grinçant entre ses dents, Grignr se jeta vers l’avant, culbutant le soldat sur le dos. Le bras de la sentinelle se comprima contre son côté, parcouru de spasmes convulsifs, ses yeux gonflés aveugles au milieu de son visage rouge cerise.

Se redressant, Grignr chassa le sang de ses yeux, secouant sa crinière rousse et revêche ainsi qu’un feu de camp sous la brise nocturne. Accroupi par-dessus le corps du premier soldat, Grignr retrouva un petit objet blanc dans la mare de sang coagulé. Reniflant d’une atmosphère amusée, il cacha à nouveau le petit objet dans son pagne : l’os du bassin du rongeur, poli avec soin. Se retournant vers le second soldat, Grignr commença à vêtir ses membres. Pour pouvoir se déplacer librement dans les recoins sombres du château, il aurait besoin des habits grotesques de la soldaterie.

Usant du silence et de la furtivité apprise lors des ascensions sauvages de son enfance, Grignr se glissa par des couloirs tortueux, des escaliers venteux, s’éclairant de la torche confisquée au gardien. Sachant où ses pas le menaient, Grignr erra sans but à la recherche d’une éventuelle sortie hors des confins sombres du castel. Le sang sauvage qui bouillait dans ses veines aspirait à la liberté absolue des steppes livides.

Aboutissant à une fourche, ses oreilles sensibles entendirent des voix venir du couloir de gauche, accompagnées de pas cliquetants. Désireux d’éviter toute rencontre, Grignr dévia vers le passage de droite. Si on devait lui demander la raison de sa présence, son accent barbare trahirait son identité, étant donné que sa tenue n’était pas celle des mercenaires du château.

Dans un silence pesant, Grignr pressa le pas le long d’un couloir à peine éclairé, ainsi qu’une panthère en chasse rampant avec prudence sur ses pattes coussinées. Après une période interminable à errer à travers des corridors sans intérêt, sans trouée pour interrompre la monotonie des murs gris et froids, Grignr aperçut un petit escalier venteux. Descendant la rafale de marches de granite, Grignr se confronta à un petit couloir menant à une haute porte de bois.

S’arrêtant devant le portail, Grignr posa sa tête flasque contre l’obstacle. N’entendant aucun son de l’autre côté, il saisit la poignée de métal de la porte, et tira dans un effort formidable, les muscles de ses bras saillant et roulant, mais la porte ne bougea pas. Tirant sa hache du fourreau à sa ceinture, il la soupesa avec un grognement apaisé, et enfonça l’un de ses tranchants noirci dans la fente entre la porte et son rebord en fer. Calant son pied sandalé contre le mur taillé grossièrement, les dents grinçantes, Grignr pesa sur le manche en chêne, s’en servant comme d’un levier pour ouvrir le battant. Le pommeau gainé de cuir pliant à son maximum, la porte massive finit par s’ouvrir, les loquets et les charnières de fer rouillé cédant dans un grincement.

Jetant un œil vers la chambre empoussiérée, éclairée de l’aveuglant éclat obscur dansant d’une flamme vacillante, Grignr nota des indices indiquant que la pièce n’était rien de plus qu’un débarras oublié. Des objets de maintenance s’empilaient en tas sans ordre à intervalles irréguliers, contre le mur qui s’opposait au regard perçant du barbare. À l’aide de grands foulées bondissantes, Grignr se fraya un chemin parmi les amas de fournitures, à la recherche d’un quelconque objet de valeur.

Entendant un faible cliquetis, Grignr s’étala sur sa gauche à la vitesse d’un cobra furieux, retombant lourdement sur le dos, torche et hache claquant au sol dans un fatras d’étincelles et de feu.

Une latte d’orme bondit du sol effondré, s’écrasant contre le sol déchiré et projetant une fontaine d’étincelles orangées sur le visage surpris de Grignr. Se relevant maladroitement, l’Ecordian à moitié sonné jeta un œil vers le bas, vers le macabre bras de la mort qu’il avait involontairement déclenché.

« Mrifk ! »

Sans ses réflexes d’acier foudroyants et la vivacité de ses organes auditifs, Grignr aurait été contraint à errer dans les fosses infernales et obscures de la Faucheuse. Il avait involontairement déclenché un piège ancien et oublié depuis longtemps, une erreur qui aurait racorni la lecture de la longevité de quelqu’un moins agile. Un mécanisme, similaire à celui d’une petite catapulte, se cachait entre deux dalles de granite prévues pour se soustraire. Le bras du mécanisme était long de quatre pieds, ennorgueilli de lames comme des rasoirs à intervalles réguliers, prêtes à embrocher le malheureux qui en aurait été victime. Grignr avait marché sur un pressoir caché qui relâchait un petit loquet de métal entre deux sections de granite, entraînant leur chute et libérant ainsi le bras piqueté et mortel qu’elles cachaient jusque là.

Poussé en partie par la curiosité, en partie par la peur excessive de devenir une pelote d’aiguilles au prochain piège, Grignr plongea sa torche dans le trou au sol. Le sol d’une seconde chambre apparaissait, sept pieds sous sa lumière. Jetant sa torche dans l’ouverture, Grignr attrapa le rebord d’une dalle et descendit.

D’un regard, Grignr découvrit qu’il avait rejoint le mausolée du palais. Des cryptes de pierres rectangulaires s’éparpillaient sur le sol à intervalles régulièrement placés. Le sommet des tombes étaient plaqués d’épaisses couches d’or vierge, alors que de l’ivoire blanc recouvrait les flancs, autrefois brillant mais désormais assombri par le passage des rayons de la toute puissante Mère Temps. Des gravures d’argent effacées surplombaient chaque sarcophage, représentant leurs occupants putréfiés.

Une sombre atmosphère imprégnait l’air rassis et épaissi de la chambre, fermée pour une durée inconnue. Les courants d’air coagulés ramenaient un répugnant effluve de chair moisie, rampant lentement mais sûrement par les fissures des nombreuses cryptes. Comme les corps étaient embaumés, leur chair pourrissait plus lentement que la normale, pourtant l’odeur nauséeuse n’en était pas moins repoussante.

Le piège que Grignr avait déclenché se trouvait à son aplomb. Le mécanisme de la miniature catapolte était encombré de moisissure et de toiles d’araignée. Malgré ces reliques dues à l’age, son efficacité s’en était trouvée inimpactée. À droite du piège un court escalier fendait un recoin du plafond : une entrée cachée menant au mausolée dont la capatulte était clairement le silencieux et infatigable gardien.

Escaladant le flanc du dispositif, Grignr entreprit de réactiver le mécanisme. Si une fouille devait être ordonnée, il valait mieux ne laisser aucun indice évident de son passage. Qui plus est, cela pourrait toujours servir à diminuer les forces adverses.

Descendant de son perchoir, Grignr perçut le faible cri étouffé d’un désespoir horrifié. Ses cheveux le picotèrent par touffes aléatoires sur son crâne. Alors qu’un frisson dançait le long de sa colonne vertébrale. Nulle barrière morale ou mortelle, humaine ou autre, n’était capable d’éveiller la sensation engourdissante de la peur dans l’âme fumante de Grignr. Pourtant, il se trouva terrassé par les forces de la peur instinctive des barbares pour le surnaturel. Ses puissants muscles avaient toujours su vaincre de manière adéquate ses adversaires tangibles, mais l’intangible était quelque chose de distant et de terrible. Le bouche à oreille colportait des contes horribles et sombres par-dessus les feux de camps, et maintes fois les outres de vins avaient servi à apaiser les tremblements de la moëlle de ses robustes os.

Cependant, le hurlement avait des qualités étrangements humaines, non comme celles que que Grignr aurait prêtées aux poumons de démons ou d’esprits. Grignr s’avança aussi par courtes foulées nerveuses jusqu’au sarcophage d’où était venu le bruit. Serrant les dents en une tentative d’apaiser ses nerfs cliquetants, Grignr fit glisser la dalle gravée avec un crissement aigu de meule. Un long cri de terreur mêlée d’angoisse accueillit le barbare, grinçant comme le hurlement hystérique et strident d’une banshee, déchirant les fibres les plus profondes de son cerveau superstitieux de crainte et d’effroi.

Se penchant pour examiner le contenu de la tombe, l’Ecordian trouva l’arôme torride d’un corps pourrissant qui vint roussir ses narine scintillantes. La même odeur putride qui avait envahi toute la pièce, mais multipliée dans une proportion bien plus concentrée. Le sac d’os brisés et rabougris, où pendait une chair effritée et desséchée ne combattit pas, mais demeura dans sa position figée de vigilance perpétuelle, le contemplant depuis le foyer obscur de ses orbites creuses.

Les cris torturés ne venaient pas de la tombe, mais d’un endroit caché au-dessous ! Retirant le corps puant de sa dernière demeure, Grignr le jeta sur le sol en un tas de lambeaux mutilés. D’un côté du sol de la crypte s’alignait une série de petites charnières, qui couraient en parallèle au côté opposé d’une balustrade convexe, afin qu’elle semble appartenir à la surface même du sarcophage.

Soulevant la dalle de ses charnières de bronze, pour la première fois depuis longtemps, Grignr découvrit une scène qui fit bouillir son sang telle de la lave en fusion. Juste au-dessous de lui, une femme gémissait, allongée sur le marbre lisse d’un autel. Une horde de shamans aux visages graisseux se refermait autour d’elle en un cercle compact. Un prêtre grand et ventru s’accroupissait par dessus la fille, une grimace de jubilation sadique déformant sa répugnante bouche ouverte. Un maillet ovale sculpté était suspendu à sa main droite, qui l’agitait de manière menaçante vers le visage de la femme, alors que des grommellements incohérents s’échappaient de ses lèvres épaisses.

Grignr agit de la seule manière qu’il pouvait envisager face à cette femme à la large poitrine amorphe, allongée de manière aguicheuse sous ses yeux, le désir universel de la nature emplissant son âme chauffée à blanc d’un appel désespéré. Libérant un cri de bataille rauque et caverneux, Grignr plongea au cœur des shamans désorientés, sa torche frémissante dans sa main gauche et sa hache tournoyante dans sa main droite.

Un prêtre au crâne décharné sis à l’autre extrémité de l’autel se saisit la gorge, cherchant désespérement son souffle. Allant d’avant en arrière, l’acolyte se jeta tête baissée aux pieds luisants de la massive idole de jade. Le prêtre se débattait sans espoir, agonisant, pris de spasmes, de la mousse débordant de ses lèvres blanches – victime d’une crise d’épilepsie.

Effrayés par l’allure saisissante du barbare, la chute chronique de leur camarade, et la peur que Grignr ne soit l’avant-garde d’une force conquérante, dédiée à l’éradication de leur culte dégénéré, les shamans perdirent leur sang-froid. Laissant libre court à un chaos négligé, les prêtres se montrèrent des proies faciles sous l’arc de mort écarlate et de destruction de Grignr.

L’acolyte qui s’occupait du sacrifice prit un coup vicieux au ventre, ses mains serrant ses organes vitaux et des bris de moëlle épinière alors qu’il rampait sur l’autel. Les prêtres affolés trébuchèrent et chancelèrent, les crânes explosés, les membres démembrés, les entrailles répandues aux pieds de l’Ecordian enragé. Les cris des mutilés et des mourants résonnèrent contre les murs de l’étroite alcôve, un choeur infernal empli d’effroi, alors que le sol de granit se couvrait du rouge du sang. La pièce s’emplit toute entière du brutal carnage alors que Grignr se délectait dans une soif de sang bestiale et primitive.

Bientôt revint le silence, sinon les grognements déclinants des shamans déchus, et la respiration profonde de Grignr, accompagnée de plusieurs malédictions. Le puits s’était tari. Plus aucun agneau ne demeurait pour la boucherie.

La monture de la mort avait emporté Grignr pour un moment, laissant le barbare libre d’exploiter ses autres lectures. À son aplomb demeurait l’image difforme de la déité hideuse du culte – Argon. La taille gigantesque de l’idole toute de pure jade suffisait à faire chanceler les sens de n’importe quel homme, mais ce ne fut pas le cas pour le béhémoth. Grignr n’avait qu’à peine prêté attention à ce fait incroyable, toute son attention rivetée sur le joyau qui ornait l’unique orbite de l’idole, des rayons aveuglants d’une beauté hypnotisante jaillissant de ses fossettes taillées de main de maître. Après tout, on ne pouvait pas se glisser hors d’un palais bien gardé avec une statue aussi énorme, à condition déjà que l’idole puisse être soulevée, ce qui en vérité se trouvait au-delà les facultés de Grignr. Mais le joyau, par contre, aussi gigantesque qu’il était, ne présentait aucune difficulté.

« Aide-moi… s’il-te-plaît… je peux bien occuper ton temps », supplia une voix anxieuse et douce, alors que Grignr délogeait l’émeraude rouge de son logement. Se retournant, Grignr fit face à la femme qui l’avait entraîné dans ce bain de sang, mais qu’il avait oublié dans la fièvre de la bataille.

« Toi », s’exclama l’Ecordian d’un ton plaisant. « Je croyais ne plus te revoir après notre rencontre à la taverne, mais il semble que je me trompais ». Grignr s’avança sous le regard enchanteur de la femme, sectionnant les chaînes d’or qui la maintenaient prisonnière sur la surface de calcaire parfaitement poli de l’autel.

Comme Grignr levait la fille de l’autel, ses bras entourèrent son cou avec dextérité, doux contre son extérieur rugueux. « Ordonc, es-tu heureux que nous nous rencontrions de nouveau ? ». Grignr prononça à peine un grognement soupiré, répondant à l’embrassade de la damoiselle en enfouissant ses fines et délicates lèvres dans les rudes protubérances de sa gueule puante.

« Prenons congé de cette chambre honnie », constata Grignr alors qu’il reposait la femme sur ses pieds. Elle vacilla un moment, aussi Grignr l’aida à retrouver son aplomb. « Es-tu capable de retrouver ton chemin dans les dédales maudits de ce château ? Mrifk ! Tous les couloirs de cette damnée forteresse se ressemblent. »

« Oui-da ! J’ai été autrefois esclave du prince Agaphim. Son contact poisseux évoquait en mon ventre une lampée acide, cependant mes efforts ont récolté leurs fruits. J’ai obtenu l’affection de ce porc, m’autorisant à aller où bon me semblait dans le palais. C’est par ce moyen que j’étais parvenu finalement à m’échapper par la porte orientale. Sa confiance ne lui a apporté qu’une dague entre les côtes » énonça la jeune femme d’un ton capricieux.

« Que faisais-tu à la taverne quand je t’y ai trouvée ? » demanda Grignr alors qu’il soulevait la femme à travers l’ouverture du mausolée.

« Je cherchais à faire profil bas alors que les gardes du palais me cherchaient. La taverne n’était que peu fréquentée par les gardes du palais et les soldats du commun ignoraient tout de mon identité. Ce n’est qu’à cause du grabuge que tu as causé que les garde du palais furent attirés là. Je fus rapidement reprise et escortée au palais. »

« Comment t’appelle-t-on, femme ? »

« Carthena, fille de Minkardos, Duc de Barwego, dont les terres touchent les marches du nord-ouest de Gorzom. Je fus offert en hommage à Agaphim pour ses trente-huit ans », grogna la femme !

« Et je suis appelé un barbare ! » grommela Grignr d’une voix dégoutante !

« Oui-da ! Notre civilisation connait bien des voies tortueuses, mais quel est ton nom ? » demanda-t-elle d’une voix plantureuse.

« Grignr d’Ecordia. »

« Ah, j’ai vaguement entendu parler d’Ecordia. C’est une terre decollines à l’extrême orient de l’Empire Noregolian. J’ai aussi ouï dire qu’Agaphim a maudit votre terre plus d’une fois, alors que ses troupes en arpentaient les montagnes et les gorges inhabituelles », parla-t-elle.

« Oui-da. Mon peuple n’est pas terni par les luxes anodins et les babioles. Nous demeurons féroces et invaincus dans nos terres natales ». Une fois atteint le panneau caché au sommet de l’escalier, Grignr ignorait que faire ensuite. Sa colère féroce n’était que gravier contre une armure dépolie ! Carthena enfonça un petit symbole caché dans une gravure élaborée sur le panneau, qui glissa lentement dans le mur. « Comment t’es-tu retrouvée victime de ces shamans délirants ? » interrogea Grignr alors qu’il escortait Carthena à travers les moncellements de fouille sur le côté gauche du piège.

« Je fus jeté dans une cellule isolée sous les ordres d’Agaphim, attendant mon châtiment. D’une manière ou d’une autre, les Prêtres d’Argon ont déniché un jeu des clés de la cellule. Ils ont abattu le garde, puis m’ont enlevé jusqu’à cette chambre où la chance a voulu que tu m’extraies de ce terrible sacrifice. Leur culte de l’enfer exige un sacrifice toutes les trois lunes. Ils ont craint à ton arrivée que tu ne fus envoyé par Agaphim. Le prince les aurait certainement soumis aux plus atroces des tortures s’il avait découvert leur infidélité à Sargon, leur déité bâtarde. De nombreux participants du rituel étaient des nobles et des confidents du palais intérieur. La colère sans pitié d’Agaphim aurait été sans pareille. »

« Ils n’ont plus à craindre Agaphim, maintenant ! » beugla Grignr d’une voix profonde et amusée, un joyeux sourire narquois aux lèvres. « Je me suis assuré qu’ils soient hors de portée de sa vengeance. »

Absorbé par les pas gracieux de Carthena et par la conversation, Grignr ne remarqua pas les bruits de pas qui s’approchaient rapidement dans son dos. Alors qu’il se balançait sous le portail entre la chambre et le couloir suivant, un hurlement assoiffé de sang et dément résonna contre ses tympans. Recourant vraisemblablement à la vitesse de la pensée, Grignr pivota pour faire face à l’inconnu. Grignr leva sa hache, les yeux béants et la mâchoire ouverte, mais il était trop tard.

-7-

Les genoux tremblants et la tête dodelinante, le prêtre qui avait sombré dans une crise d’épilepsie s’était relevé sur ses pieds, vacillant. Alors qu’il jouait son étouffement dans une agonie convulsive, Grignr l’avait négligé. Le barbare avait considéré l’attaque épileptique comme une prémisse aux affres de la mort de l’acolyte, offrant ainsi au prêtre la grâce d’éviter le tranchant de sa lame. À son réveil, la vue qui s’offrait aux yeux gonflés et rougis du prêtre l’avait une fois de plus jeté au sol. L’autel sacrificiel lugubre, un silence éclaboussé de sang tout autour de lui, seulement brisé par les geignements et les hurlements occasionnels de ses compagnons estropiés et mutilés. L’idole monstrueuse se dressait au-dessus de sa tête, son orbite vide supportant le regard du shaman, rénové dans sa fureur.

Ses yeux se muèrent en pierre vitreuse quand il s’aperçut du pillage blasphématoire. À cause de la haute susceptibilité engendrée par l’épilepsie, le prêtre avait mu en un fou dément, uniquement dévoué à obtenir vengeance. Les lèvres retroussées et frémissantes, de la mousse en dégoulinant, l’acolyte tira de sa ceinture d’argent un long cimeterre, incrusté de joyaux et aux contours malfaisants. Il courut alors vers l’ouverture du plafond, grommelant un indistinct charadia cérémoniel.

-7 1/2-

Un cimeterre trancha l’air vers la tête de Grignr en un éclair flou et confus. Hache levée, Grignr s’apprêta à parer le coup, alors qu’il demeurait bouche bée et yeux et grands ouverts de perplexité. Soudain un cliquetis résonna dans le dos du shaman. Le cimeterre, à la moitié de sa course létale, chût de la main tremblante et sûre du shaman, cliquetant sans plus de danger sur la pierraillerie. Son cri suraigu se transforma en un gargouillis dans sa bouche ensanglantée, alors que l’acolyte lacéré chancelait sous la pression du piège qu’il venait d’enclencher. Après quelques instants de vaine lutte, le shaman s’effondra, le visage étalé dans une mare de sang et d’entrailles, sa robe de pourpre royal se mêlant de plus en plus aux sillons écarlates.

« Mrifk! Je pensais avoir tué jusqu’au dernier de ses chiens » murmura Grignr, à moitié indifférent.

« Non-da, Grignr. Sans doute t’es tu montré imprudent alors que tu donnais libre court à tes pulsions. Mais ne nous attardons guère plus, de peur d’en payer le prix. Le chemin de la liberté nous sera bientôt barré. Les cris de ce misérable n’ont pu qu’attirer une gênante attention » songea la jeune femme.

« Par quelle direction devons-nous poursuivre notre fuite ? »

« En haut de cet escalier, et à une courte distance dans le couloir qui suit, s’ouvre l’entrée dérobée d’un tunnel que rares sont ceux qui l’empruntent sinon le prince, et connus de peu sinon les nobles du palais. Il est surtout utilisé par le prince quand il désire quitter le palais en secret. Ce n’est pas toujours dans les meilleurs intérêts du Prince de quitter le château, visible de tous. Malgré sa garde rapprochée, il est souvent assailli de jets de pierre et de fruits pourris. Le peuple ne l’aime pas vraiment » expliqua la femme !

« Il est incroyable qu’ils aient laissé un porc comme lui devenir leur maître. J’imagine que son peuple n’aimerait rien de plus que se rebeller et le crucifier comme le chien qu’il est. »

« Hélas, Grignr, les choses ne sont pas aussi simples. Il paie bien ses soldats. Et tant que leurs salaires seront généreux, ils exécuteront ses sordides commandements. Les sommaires impléments de la plèbe ne feront jamais le poids contre l’assaut des lames forgées et des armures protectrices ; le peuple irait à sa propre perte » expliqua Carthena à Grignr, aussi confus qu’énervé, alors qu’ils atteignaient le sommet de l’escalier.

« Mais comment peuvent-ils accepter de vivre sous pareille oppression ? Je préférerai mille fois périr par le fer que vivre sous les ordres de ce chien », ajouta Grignr tandis que le duo se faufilaient à travers le hall, dans la direction opposée d’où ils étaient venus.

« Mais tous les hommes ne sont pas issus du même moule que toi. Ils choisissent cette vie car elle évite le billeau à leurs cous crasseux » répliqua Carthena d’un air dégoûté, alors qu’elle jetait un regard apaisé vers la statue sur le support à côté, dont le bras gauche lovait avec dextérité sa fine taille, la torche qu’elle portait s’éclipsant lentement, projetant leurs images en mèches entremêlées alors qu’elle se balançait à leur gauche.

Carthena atteignit la plaque, cachée parmi les autres dalles de granit, et repérable uniquement par la torchère éteinte au-dessus. « Quand je tire la torche, pousse le panneau vers l’intérieur ». Catrhena indiqua la plaque dont elle parlait, et tourna la torchère dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Grignr fortifia son épaule droite contre le mur, concentrant la force de tout son volume dessus. La dalle bascula peu à peu vers l’intérieur dans un son un peu grinçant. Carthena se pencha sous les bras tendus de Grignr et rampa à quatre pattes dans le passage au-delà. Grignr la suivi, après avoir replacé la dalle en place.

Un tunnel sombre et aux relents de moisissure s’étendait face à eux, exhibant des toiles d’araignée du plafond aux murs et une vase suintante et visqueuse qui courrait paresseusement au sol. La moitié d’un corps putréfié pendait du mur ébréché à droite de GrignR, ses bras grisâtres et pourissants tenus en place par des chaînes de fer rouillé. Carthena vint se réfugier dans les bras de Grignr à cette vue concupiscente, une grimace hideuse tordant le visage qui la contemplait avec horreur de ses orbites vides.

« Cette alcove doit être également utilisée par Agaphim comme chambre des tortures. Je me demande combien de ses ennemis ont disparu dans ce repaire pour ne plus jamais reparaître » médita la brute massive.

« Fuyons avant de n’être, nous aussi, capturés par l’étreinte affreuse d’Agaphim. La sortie de ce tunnel ne devrait pas être loin ! » répondit Carthena, la voix coupée d’un léger sanglot, alors qu’elle s’affaissait dans l’étreinte englobante de Grignr.

« Oui-da. Il vaut mieux en finir avec ce couloir le plus tôt possible. Mais pourquoi trembles-tu à la vue de la mort ? Mrift ! Tu as déjà vu bien plus de morts aujourd’hui sans avoir exhibé pareilles émotions » s’exclama Grignr alors qu’il conduisait la forme tremblante de la jeune femme plus loin dans les confins crasseux.

« – L’homme qui pend à ce mur est Doyanta. Il a eu l’affront dément de faire preuve d’affection pour moi sous le regard d’Agaphim – il n’avait jamais voulu faire le moindre tort à personne ! » À ces mots, Carthena gémit lentement mais sûrement, sa voix s’étranglant à chaque sanglot hoquetant. « Il n’y a jamais rien eu entre nous, et pourtant Agaphim l’a tué ! Le monstre ! Que les démons des plus profonds repaires de l’Enfer écorchent sa misérable chair pour ses actes impitoyables ! » pria-t-elle.

« J’ai l’impression que tu éprouves davantage de sentiments pour ce brave que tu ne veux l’avouer… mais qu’importe. Nous pourrons parler de tout cela une fois que nous serons libre pour le faire. » Grignr releva la femme éplorée sur ses jambes et repartir arpenter la suite du couloir, supportant le poids de sa masse sur son bras tumultueux.

Une lumière ténue était visible, filtrant dans le tunnel, projetant une teinte rougeâtre et obscure sur la moisissure des murs qui ceignaient les confins du sombre passage. Carthena ne pleurait plus, et avait regagné un peu de son calme. « Le bout du tunnel ne doit plus être loin. Des rayons de soleil commencent à y rentrer… »

Grignr plaqueta sa main droite sur la bouche de Carthena, et la repoussa sans peine vers les ombres du mur à droite du chemin, alors qu’en même temps il jetait sa torche derrière une pierre saillante pour en étouffer les rayons vacillants. « Silence. Je peux entendre des bruits de pas qui s’approchent par le tunnel » grogna Grignr d’une voix feutrée.

« Tout ce que tu entends sont les chevaux, parqués à l’extrême fin du tunnel. C’est un signe de plus que nous sommes presque arrivés. » déclara-t-elle !

« Tout ce que tu entends n’est pas tout ce que j’entends ! J’ai entendu des bruits de pas venant vers nous. Tais-toi, que nous puissions découvrir avec qui nous allons entrer en contact. Je doute que quiconque ait déjà eu l’idée de nous chercher dans ce passage. Nous aurons l’avantage de la surprise. » prévint Grignr.

Carthena baissa le regard et cessa toute autre réplique dans cette conversation, une habitude irritante où elle était passée maîtresse. Deux silhouettes apparurent à la vue du couple, au détour d’un coude du tunnel. Les nouveaux venus portaient de riches soieries luxuriantes et conversaient paisiblement, ignorant les deux héros accroupis, les attendant en embuscade.

« … Ce chien de barbare s’incline en ce moment même sous le poids des coups de fouet, sir. Il ne causera plus aucun souci. »

« Oui-da. Qu’il en soit ainsi avec tous ceux qui osent se mettre au travers du chemin de l’élu de Sargon. » répondit le 2e homme.

« Cependant, les paysans montrent des signes croissants de révolte. Ils se plaignent de ne pouvoir courrir leur famille, écrasés par vos taxes.

« J’enseignerai à ces putains le sens de l’humilité ! Ordonnez une augmentation immédiate des taxes. Ils osent remettre en question mon autorité suprême. Ha-a, ils apprendront bientôt ce que l’oppression peut réellement être. Je les… »

Une masse surgit des ambres depuis un promontoire protubérant, levant une hache à double tranchant aussi vite que la pensée d’un éclair. Un des nobles s’écroula sans vie au sol, le crâne fendu jusqu’à la mâchoire.

Grignr hoqueta de surprise alors qu’il observait le visage bissectée dans son agonie mortelle. C’était Agafnd ! Le camarde du mort, récupérant de sa stupeur, tira une dague incrustée de joyaux depuis les plis de sa robe, et plongea vers le dos du barbare. Grignr pivota au bruit dans son dos et abattit une fois de plus sa hache cramoisie. Son adversaire tomba dans une mare d’eau verdâtre stagnante, saisissant en hurlant un moignon qui avait été un poignet. Grignr leva sa hache au-dessus sa tête et s’apprêta à terminer son travail inachevé, mais en fut dissuadé à mi-course par un hurlement frénétique dans son dos.

Carthena s’abaissa vers la tête de l’homme se contorsionnant, plongeant sa torche fumante vers le visage agonisant. Les cris redoublèrent d’horrible intensité, étouffés par le grésillement de la chair brûlante, puis moururent alors que l’homme se résuma à une masse bouillonnante de chair insensée et tourbillonnante.

Grignr s’avancer aux côtés de Carthena, grimaçant à peine à l’arôme putride de la chair carbonisée qui s’élevait en bouffées de fumée épaisse et blanche à travers la pièce. Carthena se détourna un peu, contemplant son macabre travail d’un regard hébété. « Je devais le faire… C’était Agaphim… Je devais le faire », s’exclama-t-elle !

« Sargon devrait mieux choisir ses bras droits » ajouta Grignr, un sourire suffisant aux lèvres. « Mais que Sargon aille en Enfer pour le moment, je ne peux plus supporter cette puanteur ». Sur ces mots, Grignr attrapa Carthena par la taille et la conduisit par le coude de la caverne, jusqu’à l’extérieur.

Une boule de rouge sauvage s’élevait à travers les brumes de l’horizon oriental, dissipant les ombres furtives de la nuit. Un corail se dressait devant eux, avec deux juments en train de paître. Grignr sortit d’une bourse de cuir pendant à sa ceinture l’émeraude rouge scintillante qu’il avait obtenu de l’idole boursouflée. La levant vers le ciel, il s’exclama : « Nous devrions pouvoir tirer un bon prix de cette babiole, hein ! »

Carthena resta boucha bée face à la gemme, hurlant d’une manière terrible : « L’œil d’Argon ! Oh, Kalla ! ». À ces mots, le joyau répondit d’une lueur aveuglante, puis s’échappa des doigts de Grignr, liquéfié en une vase rouge et visqueuse. Grignr recula, poussant Carthena dans son dos. Les gouttes convergèrent lentement en une masse pulsante comme de la gelée. Une seule ouverture perçait le blob, pareille à la gueule d’une sangsue.

Alors, l’hideux transgresseur des lois naturelles coula vers Grignr, abandonnant une traînée de bave verdâtre derrière lui. La bouche se plissait sans arrêt, émettant un bruit de succion révoltant.

Grignr écarta les jambes, en position de bataille, raidissant ses muscles tremblotant pour une bataille en règle face à une créature qu’il ne savait comment combattre. Carthena ceigna le cou de son protecteur de ses bras, marmommant « Tue-le ! Tue-le ! » alors qu’elle tremblait de la tête aux pieds.

La chose était presque sur Grignr quand il enfouit sa hache au tréfond de sa gueule tendineuse. Elle traversa le blob et frappa le sol. Grignr ramena sa hache à lui, la lame couverte d’une bave verte et jaune. La chose n’en semblait pas dérangée. Elle commença à attaquer sa jambe. Les poils sur sa nuque se dressèrent au contact gluant de la masse terrifiante. Les bruits nauséeux redoublèrent, et Grignr sentit son sang aspiré de son corps. À chaque aspiration, la chose grossissait.

Grignr se secoua le pied, dans une tentative folle de se débarasser du blob, mais ce dernier collait comme une sangsue, se nourissant toujours de son fluide vital qu’il drainait rapidement. Il l’attrapa de ses mains pour tenter de le déchirer, mais ses mains s’empêtrèrent à leur tour dans la substance gluante et visqueuse. La créature continuait sa succion, désormais de la taille de la jambe de Grignr, grâce à son festin vampirique.

Grignr commença à chanceler sous le blob, son visage blanc comme la craie et ses muscles mous témoignant de sa perte gigantesque de sang. Carthena glissa loin de Grignr, évanouie, un cri matinal sur ses lèvres rubis. Dans un désespoir ultime, Grignr saisit la torche fumante sur le sol et la plongea dans la gueule avide de la monstrosité. Un frisson parcourut la chose. Grignr sentit les ténèbres s’abattre sur ses yeux, mais tint bon, accroché au dernier reflux de sa vitalité déclinante. Il pouvait sentir sa prise fléchir quand un gargouillis hideux s’échappa de la gueule tordue. La masse gelatineuse commença à bouillonner comme une marmite de goudron chaud, alors que toute sa forme était prise de tremblements.

La créature tomba au sol dans un bruit vaseux, s’évaporant en un épais nuage écarlate jusqu’à retrouver sa forme originale. Elle demeura ainsi quelques instants, alors que la gueule pleine de plis prenait la forme d’un œil rouge et protubérant, dont la pupille brillait d’une lueur qui semblait démêler les fils des mythes de la création.

Comment cette masse informe avait pu filer hors des bourbiers des mares stygmatiques du temps, seulement pour dégénerer en une chose lépreuse, dévorée par une luxure avare. Dans ce moment, flottant, le regard prisonnier de Grignr saisit tout le terrible mystère de la vie.

La lumière de l’œil vira soudain en un appel à la pitié, un appel pour tout l’humanité. Alors, seulement, le blob commença à trembler de terribles convulsions ; l’œil se brisa en milliers de minuscules fragments et s’évapora en courbes arabesqus d’un brouillard écarlate. Le sol même sous la chose se mit à vibrer et l’avala dans un rot.

La créature ne reviendrait plus jamais. Tout ce qui restait n’était qu’une tache de rouge sombre à la surface de la terre, tachant les choses qui s’y trouvaient. Grignr renversa la femme amorphe sur son épaule, secouant sa tête et sa crinière hirsute pour retrouver ses esprits. Le barbare, las, balafré, chevauchant l’une des juments récalcitrantes et conduisant l’autre, partit en un lent trot vers l’horizon pour ne plus devenir qu’un minuscule point parmi les brumes bleues et tourbillonnantes des champs, abandonnant les Nobles, les soldats et les paysans à leur tâche de remplacer le monarque disparu. Le roi est mort, et vire le roi !!!