Avant d’être très grand, il était petit

Je n’allais pas vous abandonner pour les plages bretonnes, les crêpes bretonnes et les bières bretonnes sans vous laisser un petit article pour la route. Alors, ni une ni deux, voici «les débuts de quelques grands auteurs de SFFF, choisis selon mes goûts arbitraires et la facilité d’accès aux infos sur le net». Pour votre plus grand plaisir.

Parce que bon, on est là, jeunes écrivains fougueux, cheveux au vent et regard levé vers l’horizon, mais on est loin d’être les premiers. Les auteurs aujourd’hui très connus étaient avant de parfaits inconnus, et les grands noms étaient autrefois petits. Mais petits et inconnus comment, exactement ?
Et si tu ne piges pas le rapport entre la phrase et le lien ci-dessus, même aidé de l’illustration ci-dessous, profites-en pour parfaire ta culture cinématoludique, lecteur.

Peter et Steven

« J’en ai chié pour trouver cette idée, j’ai été charrette. »

Alors soyons clair et honnête : ce travail de recherche est bâclé comme jamais. Ça peut vous paraître curieux, mais il se trouve qu’il n’est pas si facile que ça de dénicher le nombre de tirages exacts d’un fanzine obscur des années 30. Du coup, si des passionnés passent par ici et ont des corrections à apporter, qu’ils ne se privent pas.

D’ici là, débutons sans plus tarder notre petit inventaire avec Ray Bradbury (1920-2012).
Son premier texte, Hollerbochen’s Dilemma, une nouvelle, est publié en 1938 dans Imagination!, un fanzine américain. Même si je ne suis pas parvenu à retrouver le nombre de tirages, la parution aussi courte qu’irrégulière du fanzine laisse penser que c’était pas le gros truc.
Bradbury lance après son petit fanzine à lui, Futura Fantasia (cliquez, c’est lisible via le projet Gutenberg, et la micro-nouvelle à la fin du premier volume est géniale). Quatre numéros, le premier contient six pages, le tout imprimé à moins de cent exemplaires chaque fois, avec essentiellement des histoires et des articles de la plume de Bradbury lui-même dedans.
Suivront une vingtaine d’autres publications, toutes bénévoles, jusqu’à Pendulum en 1941 dans un pulp SF, Super Science Stories. Là, ça commence à devenir sérieux, le truc a des parutions régulières et même des rejetons à l’international. On y croise d’ailleurs quelques noms d’illustres inconnus comme Poul Anderson, Arthur C. Clarke, ou Isaac Asimov (un juïf bolchevik à coup sûr, avec un tel blase).
Enfin, à mon sens, l’anecdote la plus représentative de ses débuts est racontée par Bradbury lui-même dans une très chouette conférence de 2001. Alors qu’il allait devenir père, il file à New York pour faire le tour des maisons d’édition, avec en gros de quoi dormir dans les auberges de jeunesse à 50c la nuit. Tous l’envoient bouler, arguant qu’ils veulent des romans, pas des nouvelles – déjà à l’époque, c’est dire. Walter Bradbury (aucun lien), éditeur avec qui il dîne, lui suggère de nouer entre elles ses nouvelles pour en faire une suite logique. Walter lui souffle même un nom : les Chroniques martiennes. Bradbury (Ray, cette fois) planche alors toute la nuit et revient dès le lendemain voir Bradbury (Walter, du coup) : il sortit du bureau avec un chèque de 750$. Un joli pactole pour un début.

À l’époque, sur la couverture, on ne foutait pas le héros en train de poser devant un paysage évocateur de l’histoire. On le faisait combattre des… euh… des monstres… peut-être. Sérieux, c’est quoi ces machins ?

Les « machins » de la vignette m’offrent une très belle transition vers le maître des monstruosités non-euclidiennes : Howard Philip Lovecraft (1890-1937).
Lovecraft commence en 1916 avec une nouvelle, The Alchemist, publiée chez United Amateur. C’est une APA, une Amateur Press Association, un genre de forum pré-électronique : tous les membres envoient leurs contributions, et un responsable central s’occupe de collecter, reproduire et distribuer l’ensemble des publications à l’ensemble des adhérents. Vous ne trouviez donc pas la revue en kiosque. United Amateur ne tirait jamais à plus de 250 exemplaires, avec une vitesse de croisière tournant plutôt vers la cinquantaine.
Sa première publication professionnelle sera Dagon. Direct, le mec, il fout un Grand Ancien dans le nom – j’aimerais à ce sujet lancer la légende urbaine qu’il aurait voulu appeler le texte «Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn», mais qu’un ami lui aurait conseillé de débuter avec un nom plus facile à prononcer. On est en 1919, et on la trouve dans The Vagrant. Si vous cliquez sur le lien, vous remarquerez l’allure artisanale de la reliure, qui ne laisse pas trop de doute sur la nature modeste de la revue.
Dans le genre modeste, on peut citer d’ailleurs The Cats of Ulthar, une nouvelle publiée à 40 exemplaires, avec sur la couverture un chat dont les moustaches étaient faites à la main à l’encre rouge (et sur les tirages où l’impression avait mal fonctionné, elle était complétée au stylo). Abnégation level 9000.
Puis on va retrouver Lovecraft dans les Weird Tales à partir de 1923, dont il restera un fidèle et prolixe contributeur. On y croisera d’ailleurs son pote Clark Ashton Smith, mais aussi des types comme Robert E. Howard, l’homme qui aimait écrire à propos de barbares en slip qui roulent leurs pectoraux huilés. Si on peut dire que niveau tirages, on passe un cap (Weird Tales avoisinait les 50.000 exemplaires), sachons raison garder : les meilleurs pulps de l’époque tiraient au million de copies. Ça laisse méchamment rêveur.
Restons rêveurs, tiens. Weird Tales, après 1926, et malgré ses nombreux retards de paiement, payait ses auteurs 1c le mot, soit le double des autres pulps. Pour un texte de 30ksec, soit 5km, ça vous faisait en gros 50$. Ce qui, blague à part, était carrément pas mal en fin de compte.

Weird Tales - 1942

Brochure touristique pour la station balnéaire d’Innsmouth

Continuons avec de la fantasy cette fois, et avec J. R. R. Tolkien (1892-1973).
Quand il publie The Hobbit en 1937, il était déjà connu et respecté pour ses travaux académiques, et aussi pour quelques poèmes. Du coup, on lui fait plutôt confiance (même s’il a fallu que le fils d’un des éditeurs apprécie le livre pour qu’il soit publié) : la première édition tire à 1.500 exemplaires, avec les illustrations intérieures et celle de la jaquette faite par Tolkien lui-même. The Fellowship of the Ring, en 1954, aura droit au double de copies, vu le succès rapide des aventures de Bilbon.

George Orwell (1903-1950) a un point commun avec Tolkien : il a également débuté dans le milieu de la fiction avec derrière lui un bon bagage. Il était un journaliste aussi réputé qu’engagé.
Son premier roman, Burmese Days, décrit l’Inde sous l’Empire britannique, et se trouve donc un peu trop réaliste au goût de l’édition insulaire. Il sera donc publié d’abord outre Atlantique en 1934 à 2.000 exemplaires, et seulement un an plus tard au Royaume-Uni à 2.500 copies (avec des noms changés, hein, on sait jamais – pas si pire au final : l’éditeur voulait faire des modifications draconiennes, qu’Orwell a refusées, les jugeant «dénaturantes»). Le roman sera quand même un succès en Albion, puisqu’il sera réédité en 1944 à 60.000 exemplaires.
Quant à 1984, on décuple la popularité, tout simplement : 26.000 copies anglaises, 20.000 américaines.

Et si on prenait un français, pour changer ? Jules Verne (1828-1905), tiens, parce que je kiffe sa barbe.
Son premier texte, une nouvelle intitulée Les premiers navires de la marine mexicaine (sérieux, mec, ce titre te donne tellement pas envie qu’il fut remanié en Un drame au Mexique), fut publiée dans un genre de chapbook à la française qui tirait à 50.000 exemplaires, Musée des familles (ok, j’ai rien dit pour le titre, c’était pas si mal). C’était pas la grosse affaire de fou, mais on peut quand même y trouver dans ses pages des plumes comme Balzac, Dumas, ou Hugo. Stylé, avec le recul.

Jules Verne

Même s’il avait un nœud pap de traviole, il gardait la classe, le Jules

Bref.
J’aurais pu étendre la liste comme ça longtemps. Avec par exemple Philip K. Dick, dont le premier roman, Solar Lottery, était vendu en bundle avec une pipe à crack un second roman d’un autre auteur – c’était comme ça, le monde de l’édition des années 50. Ou j’aurais pu aborder les auteurs récents, comme G. R. R. Martin, et la demi-douzaine de ses publications qui ont précédé A Game of Thrones – sans parler de son boulot de scénariste pour la télévision. Mais bon, à un moment, j’en avais marre de faire des recherches je crois qu’on peut tirer une tendance.

D’un côté, les auteurs. Ils sont rares les parfaits inconnus qui sont arrivés directement avec un roman : ils avaient plutôt tendance à commencer avec des nouvelles ou des histoires courtes, publiées gracieusement dans des anthologies (tout format confondu : revue, fanzine, etc.). Comme quoi, le monde n’a pas tant changé que ça.
De l’autre, les éditeurs. Les revues de pulp à dix sous, les fanzines, les associations de presse, tout ce petit monde plutôt amateur, plutôt regardé de haut par les Vrais Messieurs à Moustache de la Littérature avec un grand L. Bah ce sont eux qui ont souvent offert leurs premières parutions à des noms aujourd’hui connus et reconnus. Et là non plus, ça n’est pas si différent que ça d’aujourd’hui.

Je n’ai pas le recul et la sagesse pour en tirer de grandes et belles conclusions. Alors je me contenterai de vous dire : auteurs, continuez à écrire et à y croire. Petits éditeurs, continuez à publier parce que vous êtes nécessaires au milieu. Et lecteurs, n’oubliez pas de soutenir les premiers, et d’aller voir chez les seconds.

Bisounours

Cette conclusion a été écrite avec un cœur gros comme ça

Ah, et on ne perd pas les traditions avec l’artiste du jour, Philipp Kruse, et son superbe Wanderer contemplatif (je vous invite à le voir en grand, les couleurs, les formes, tout ça).

Wanderer by Philipp Kruse on ArtStation

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