La métaphore, cette figure qui a du style

Il paraît que ce blog est celui d’un écrivain, alors je vais parler écriture. Et plus précisément d’une figure de style sans doute sous-estimée : la métaphore.

Métaphore illustrant l’introduction de cet article.

Commençons comme n’importe quel élève pondant une dissert’ de philo et définissons le terme. D’après le Trésor de la Langue Française informatisé, la métaphore est :

[Une] figure par laquelle on désigne une entité conceptuelle au moyen d’un terme qui, en langue, en signifie une autre en vertu d’une analogie entre les deux entités rapprochées et finalement fondues.

Cela peut prendre aussi le sens, un peu plus large et clairement plus simple à piger, que l’on doit à Aristote et sa Poétique :

Figure d’expression fondée sur le transfert à une entité du terme qui en désigne une autre.

Comme je n’ai pas vocation à enseigner la littérature, on prendra dans la suite cette deuxième signification. Je ne distinguerai donc pas les métaphores locales, filées, in praesentia, in absentia, homériques, etc., et j’irai même jusqu’à y mêler les métonymies et les comparaisons, fou que je suis.

Pour revenir sur ce terme de transfert, une phrase se définit selon deux axes : l’axe syntagmatique (l’ordre et la position des mots) et l’axe paradigmatique (le choix des mots). Une métaphore, c’est simplement un glissement sur ce second axe, changeant un mot pour un autre – et plus le choix est lointain, plus la métaphore peut être puissante.

Là où ça devient intéressant, c’est que des linguistes sont arrivés à la conclusion que presque tout le langage est fait de métaphores, la plupart se cachant sous la forme d’idiomes. Relisez le début de cet article : parler (sur ce blog), figure (de style), sous (estimée), pondre (une dissert’), prendre (un sens) large, (métaphore) filée, aller jusqu’à, un glissement, ça en fait des métaphores en seulement quelques paragraphes. Et si vous me comprenez bien, si vous visualisez bien l’idée que j’essaie d’illustrer, je n’aurais pas à soutenir plus avant cette position.

Les vanités, pur exemple de métaphore visuelle

D’un point de vue physique et neurologique, c’est assez particulier. D’une part, le cerveau comprend les métaphores au pied de la lettre : si vous dites à une grosse cervelle qu’elle doit « sauter un repas », les mêmes régions de neurones s’activeront que si on lui demandait de faire un bond.

Pourtant, la compréhension des métaphores est bel et bien quelque chose pour lequel notre matière grise est spécialement entraînée. Si vous avez le corps calleux défoncé (la partie qui relie les deux hémisphères), et que je vous dis que quelqu’un a « le cœur gros », vous ne le penserez pas triste mais vous vous l’imaginerez avec d’imposants ventricules. Et plusieurs analyses montrent que différents dégâts dans chacun des hémisphères nuisent à la compréhension des métaphores, quand bien même la personne reste apte à comprendre des énoncés complexes.

En somme, les études démontrent que la métaphore n’est pas qu’un jouet propre au langage, mais bien une propriété ancrée profondément dans nos circonvolutions les plus roses, et que si on parle en métaphores, c’est parce que nous sommes bâtis pour.

Ce qui nous amène aux métaphores conceptuelles, une théorie qui veut que nous pensons sous forme de métaphores. Cette théorie est difficilement prouvable par sa nature, mais des tas de pistes conduisent à la penser vraie :

  • Lacan n’a cessé de proférer que l’inconscient est structuré comme un langage, et puisque le langage est métaphorique par essence, je vous laisse faire le lien tout seul.
  • Dans le même registre, la relativité linguistique, parfois résumée à l’hypothèse Sapir-Whorf, veut que le langage conditionne notre manière de penser : la géométrie du vocabulaire influe sur les concepts que nous pouvons concevoir (un eskimau, avec tous ses mots pour désigner la neige, pourra émettre des pensées plus fines sur le sujet qu’un Namibien, par exemple). Le langage offrant la métaphore comme outil de compréhension, la relativité linguistique veut que nos pensées l’utilisent et en dépendent.
  • Des chercheurs français ont prouvé que la métaphore est nécessaire à la compréhension de sujets complexes – essayez d’expliquer les principes de l’électricité ou de la physique quantique sans recourir à une seule métaphore, pour voir. De là à en déduire que notre esprit est bâti pour penser en métaphores, il n’y a qu’un pas.
  • Des dizaines d’études montrent que la pensée fonctionnent par associations d’idées, et la métaphore se pose comme la mère des associations.

Bref, tout ça et plus encore amène des gens avec des blouses et des airs sérieux à envisager que nous pensons à longueur de temps grâce aux métaphores.

Edgard Allan Poe

« Je vais leur illustrer l’inexorable de la mort avec un corbeau qui parle, ils vont rien capter » – E. A. Poe

Mais je me souviens soudain que ce blog parle d’écriture, alors revenons à nos blancs moutons et nos encres noires. Pour résumer, la métaphore est plus une figure de sens qu’une figure de style, et ça en fait un outil monstre pour l’écriture.

Une bonne métaphore n’est pas censée demander de travail intellectuel au lecteur, tout au contraire : elle est un procédé inné pour lui, elle doit lui permettre de comprendre quelque chose de complexe ou de subtil sans effort conscient. Comme disait Bernard Lamy, un penseur du XVIIe siècle, « les métaphores rendent toutes choses sensibles ». Ce qui est difficile à décrire, les détails qui demandent trop de mots pour être véhiculés, tout ça peut être transmis à votre auditoire en une simple métaphore clinquante.

Je vais reprendre l’exemple que j’adore de la première phrase de Neuromancien :

The sky above the port was the color of television, tuned to a dead channel.

Bim, métaphore. Gibson ne nous décrit pas les nuages gris, il ne nous décrit pas le crachin, il nous évoque le tout avec ces quelques mots, et nous suggère davantage : que le ciel peut être comme une télévision, qu’il peut être artificiel, qu’il peut être débranché ou mal réglé (ce qui sera le cas plus tard dans l’histoire, d’ailleurs).

Et ça nous amène à un autre point crucial. L’essence de la métaphore consiste à faire comprendre un concept au travers d’un autre. Cela signifie que par ce transfert, vous pouvez aussi retirer au concept de base ce qui dessert votre propos et, à l’inverse, l’enrichir de traits qui sont propres au concept utilisé dans votre métaphore.

Un exemple très connu est celui du débat, qui est décrit comme une guerre dans beaucoup de langages : nous défendons des positions intenables, nous cherchons des brèches chez l’autre pour saper sa défense, nous changeons de front pour mieux attaquer, etc. Cette métaphore filée « un débat est une guerre » ajoute des attributs à la rhétorique qu’elle n’a pas par nature, et lui en retire d’autres qu’elle possède. En dépeignant une discussion de la sorte, nous nions qu’un débat puisse aboutir à un enrichissement intellectuel des deux camps, par exemple. Si les langues avaient eu pour métaphore « Un débat est une danse », nous en aurions probablement une vision très différente.

gravity-falls_stan-money

Sans doute une allégorie de la métaphore « Time is money »

User d’une métaphore, ce n’est donc pas simplement recourir à une figure de style plutôt qu’à une description. C’est modeler la vision du lecteur. Lui imposer un regard différent sur vos protagonistes, vos twists, votre univers.

Si vous comparez une cour de nobles à une meute de loups, le lecteur se demandera qui est le mouton. Si un guerrier se meut comme l’eau, il devient aussi invincible que l’eau. Aussi, les métaphores peuvent porter sur le verbe et ajouter de l’impact au sème qu’elles incorporent : la douleur arrachera un cri, le dormeur se noiera dans un sommeil sans rêve. Et je ne parle pas des métaphores visuelles, parce que l’article est déjà long.

Pour conclure, je ferai simple. Nous utilisons tous et toujours une myriade de métaphores, sans le savoir. En prendre conscience, c’est pouvoir redonner toute sa force à cette figure littéraire qu’on sous-exploite vilainement.

Allez, au boulot, garnements !

Si le sujet vous intéresse, voici quelques lectures supplémentaires :

  • les articles des Wikipédia anglophones et francophones sur la métaphore, très différents dans leur contenu et tous les deux très intéressants : metaphor et métaphore.
  • L’article sur la relativité linguistique et les théories qui supposent que le langage modèle la pensée. Voir aussi la Lobjan, une langue artificielle conçue pour inciter ses locuteurs à faire preuve de logique formelle dans leurs discussions.
  • Tout ce qui touche aux allégories et à la métaphore narrative de près ou de loin (quand le récit entier devient une métaphore) ; pour une introduction ultra-succincte sur le sujet, Yves Lavandier évoque le sujet dans sa rencontre avec CoCyclics.

Et comme toujours, finissons sur l’artiste du jour, Andrea Susini, et ses illustrations aussi diverses que de grande qualité.

Desert rider

Forgotten God

Rabbit bot

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