Les Muses sont de l’histoire ancienne

J’aimerais vous parler d’une théorie, un brin fantaisiste à mon goût, qui voudrait que toutes les idées que nous puissions avoir nous soient murmurées par neuf femmes, très vieilles, le front couronné et les bras chargés de breloques, perchées sur une montagne enneigée. Vous l’aurez deviné, aujourd’hui, on va parler de la créativité.

La créativité, d’après le TLFi, est « [la] capacité, [le] pouvoir qu’a un individu de créer, c’est-à-dire d’imaginer et de réaliser quelque chose de nouveau », en particulier « [la] capacité de découvrir une solution nouvelle, originale, à un problème donné ». Cette définition n’a pas été pondue du jour au lendemain, loin de là ; le mot « créativité » lui-même n’est apparu en français que dans la seconde moitié du XXe siècle.

Laissez-moi prendre ma pipe, mon fez et mes chaussons, donnez-moi deux minutes pour m’installer au coin du feu avec un vieux bourbon et commençons par un peu d’Histoire.

Attaquons par la Grèce. Pour nos barbus à toge préférés, tout se fait grâce à ces fameuses Muses (ou Μοῦσαι pour les locaux). Les filles de Zeus étaient là pour relier l’artiste et le divin, le premier servant d’intermédiaire au second. L’homme ne crée pas, il se contente de reproduire ce qu’on lui dit de faire. Ça va même plus loin : pour eux, l’art n’est qu’une découverte, une vulgaire imitation du monde. Platon lui-même disait dans La République, livre X :

– Dirons-nous aussi du peintre, qu’il en est l’ouvrier et le producteur ?
– Nullement.
– Qu’est-il donc par rapport [à l’ouvrage] ?
– Le seul nom qu’on puisse raisonnablement lui donner, est celui d’imitateur de la chose dont [les artisans] sont les ouvriers.

Venez parler plagiat avec de telles idées en tête, tiens.

Viennent ensuite les judéo-chrétiens qui ne feront pas mieux. La création demeure le propre de Dieu : après tout, s’Il a fait le monde et si tout ce qui s’en suit découle de Son bon vouloir, ça laisse peu de place pour l’inventivité humaine.

À l’époque de la Renaissance, la créativité moderne commence enfin à poindre le bout de son nez. Des gens se mettent à avoir l’idée troublante que les grands hommes créent, inventent, innovent. Le siècle des Lumières complétera leur théorie en liant imagination et intelligence : si vous n’avez pas la première, vous n’aurez pas la seconde.

Muses de Giulio Romano

Ça, pour danser en ronde, y’a du monde, hein

Bref, il aura fallu quelques millénaires pour qu’on se rende compte que la créativité est une faculté humaine et non un miracle ex nihilo. Depuis, on en est plutôt à se demander comment ça marche.

Je vais donner un bon point aux Grecs pour le coup, ils avaient peut-être eu un coup de bol. Une des étymologies suspectées de Muse serait à rattacher de μένος, μνήμη, qui signifie « mémoire ». Et en effet, toutes les études tendent à prouver ce paradoxe : l’imagination, c’est d’abord un boulot de mémoire.

Si on vous montre une pomme, certains assemblages de neurones s’activent dans votre cerveau. Et si on vous demande de vous souvenir ou d’imaginer une pomme, paf, les mêmes régions vont pulser : voir, se souvenir, imaginer, tout ça demande la même faculté de base.

D’autres expériences(pdf) ont montré que l’innovation créative est corrélée avec le savoir du sujet testé : plus vous connaissez de choses, plus vous pourrez faire preuve d’imagination. Avouez, ça tombe un peu sous le sens si on pose le problème à l’envers : quelqu’un qui possède des connaissances très limitées ne pourra pas imaginer grand chose. Demandez à un aveugle de naissance d’imaginer une couleur, pour voir.

samurai-rabbit

Pris séparément, chaque élément de cette image n’a rien d’innovant. Pourtant…

Bon. L’imagination, donc, ça s’alimente, on est d’accord. En lisant des fictions et des histoires vraies, en regardant des peintures et des films, en s’intéressant à des sujets aussi divers et variés que possible. Bref, en nourrissant sa mémoire. Plus vous aurez de souvenirs et d’informations avec lesquelles jouer, plus vous pourrez en faire quelque chose de nouveau. Cependant, la mémoire n’explique pas tout. Comment se passe la suite ? Comment réagence-t-on le connu pour en faire du nouveau ?

Plusieurs hypothèses sont émises actuellement mais toutes se basent sur un même constat : l’inconscient possède des propriétés nécessaires à la créativité.

Prenons le psychologue J. P. Guilford. Pour lui, la créativité appartient à ce qu’il nomme la pensée divergente, propre à l’inconscient, à l’opposé de la pensée convergente, liée à la réflexion consciente. Si la seconde permet de traiter un seul flux de pensées de manière méthodique et séquentielle, la première offre par contre la richesse d’étudier plusieurs idées en même temps. Et ça, pour créer, c’est utile. Ce n’est pas en analysant en profondeur tous les cas imaginables, l’un après l’autre, que vous trouverez rapidement une idée novatrice. Vous avez besoin de brasser large, d’embrasser mille possibles d’un coup d’œil. Un peu comme si vous lanciez des centaines d’hameçons à la mer, avec l’espoir qu’un poisson morde à l’un d’eux.

Continuons avec le socio-psychologue Graham Wallas. D’après ses thèses, la créativité se découpe en quatre étapes, comptant notamment l’incubation. Cette phase consiste à laisser l’inconscient s’approprier le sujet, à lui donner du temps (minutes, jours, mois) pour étudier toutes les éventualités du problème. Là où la conscience se focaliserait sur une facette précise, l’inconscient va tourner le sujet et le retourner encore et encore, jusqu’à ce que vous trouviez ce que vous cherchiez.

Enfin, pour étayer tout ça, nous pouvons nous tourner vers quelques expériences de neuroéconomie. Les neurobiologistes ont mis en évidence chez l’humain deux systèmes décisionnels, ingénieusement nommés 1 et 2, pour désigner l’inconscient et le conscient (on trouve aussi dans la littérature systèmes heuristique et analytique, réflexif et réfléchi, etc. – tant de mots pour briller en cocktail mondain). Leurs expérimentations montrent que l’inconscient dispose de certaines propriétés qui sont plus à même de dénicher des idées originales : associations plus libres, faculté de traiter les données en parallèle (et donc des univers d’idées plus vastes), etc.

Voilà pourquoi la créativité paraît involontaire : parce qu’une de ses étapes clé est obligatoirement inconsciente. Et ce n’est pas parce qu’un processus cognitif est inconscient qu’il faut tout de suite l’attribuer à une vieille grecque en toge avec une couronne de fleurs.

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Oh toutes ces idées qui explosent soudain dans ma tête !

Reste un dernier point à étudier : le moment Eurêka. Pourquoi, lorsque nous trouvons une nouvelle idée, avons-nous toujours cet instant de grâce, cette épiphanie soudaine ?

Pour commencer, rappelons ce qui caractérise un instant Eurêka : il s’agit d’une expérience soudaine, heureuse, qui concerne une pensée simple et que l’on juge instinctivement vraie.

À partir de là, nous pouvons nous tourner vers les théories formelles de Jürgen Schmidhuber – j’aurais pu choisir de me tourner vers quelqu’un avec un nom plus prononçable, mais ç’aurait été moins drôle. Jürgen, donc, apporte une explication utilitaire à ces caractéristiques de ce qu’il appelle le « wow effect » : elles favorisent et récompensent la recherche d’idées innovantes. Le plaisir vécu lors d’un Eurêka incite votre esprit à en vivre d’autres ; la croyance dans le succès de la nouvelle idée vous encourage à l’étudier, à en faire quelque chose, et donc à l’utiliser. Jürgen, en bon théoricien informatique, a même conçu des IA curieuses et créatives – il est un peu une des têtes pensantes du domaine, en fait.

Si on se penche du côté des évolutionnistes, tout ça a du sens et se justifie. À quoi bon bâtir un primate avec une cervelle qui produit des idées nouvelles si on ne les exploite pas derrière ?

brain_theNationalAnthem

Toutes ces belles idées en fermentation que voilà !

Alors voilà. Lorsque vous parlez de Muse, vous oubliez cent ans d’études scientifiques, deux mille ans d’Histoire de l’art, et les millions d’années d’évolution qui ont conduit votre cerveau à devenir ce qu’il est.

Mais surtout, surtout, vous vous reniez vous-même.

Lorsque vous avez une idée aussi soudaine que géniale, c’est à vous que vous la devez. Peut-être pas à votre conscience, non, mais à vos souvenirs, votre vécu, vos sentiments, votre inconscient. Ne vous sous-estimez pas et ne jetez pas les lauriers à la première Muse venue – elles ont déjà des couronnes, de toute façon.

Enfin, si le sujet vous intéresse, quelques liens en cadeau :

  • l’article de la wikipedia anglophone sur le sujet est une merveille qui aborde toutes les facettes du sujet (j’avoue avoir pompé dedans comme un sagouin) ;
  • je l’avais déjà donné sur ce blog, mais la conférence de John Cleese sur la créativité est un bijou de sagesse et d’humour british ;
  • maintenant que vous savez à peu près comment ça se passe, vous pouvez aussi aller jeter un œil du côté des créativités artificielles – Scribbles on AI offre une petite introduction qui se laisse lire.

Pour terminer sur une note plus poétique, l’artiste du jour, O Ka-Fée et ses aquarelles d’animaux fantastiques.

13 commentaires sur Les Muses sont de l’histoire ancienne

  1. Francis Ash
    19/09/2014 à 10:10 (3 années de ça)

    Bravo pour cet article très intéressant, Xavier. Tu m’as appris quelques théories intéressantes.
    Néanmoins, je suis au regret de t’informer que Mme Muse, la mienne hein, pas une vieille mémère de plusieurs milliers d’années en toge, a produit un sourire sarcastique.
    En effet, parmi les mécanismes inconscients, l’un d’eux consiste à imaginer. Et chez moi, l’inconscient a décrété que, quand j’ai une idée, elle m’est insufflée par Mme Muse. Que celle-ci se présente à chaque fois sous une forme différente, ayant trait au sujet qu’elle propulse à mon être conscient pour aider à sa matérialisation.
    J’ai bien peur que, malgré l’ardent sincérité de tes efforts, ce point soit difficilement négociable. En conséquence de quoi, au risque de me prendre un coup de pied dans les dents – et que tu te fasses une élongation au passage – tu m’entendras encore longtemps parler de Mme Muse. La mienne, rien qu’à moi ;)

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    • Xavier
      19/09/2014 à 10:12 (3 années de ça)

      Bon bah désolé, je ne peux plus rien pour toi :P

    • Francis Ash
      19/09/2014 à 10:17 (3 années de ça)

      Je sais, tu n’es pas le premier à baisser les bras devant le cas désespéré(ant) que je représente ;)

  2. Caro
    19/09/2014 à 10:29 (3 années de ça)

    Déjà, je n’ai jamais cru aux muses, ni aux licornes ou aux farfadets… et j’aime beaucoup ton article et ses illustrations !

    Je voudrais rebondir sur ça :
    « Lorsque vous avez une idée aussi soudaine que géniale, c’est à vous que vous la devez. » Je pense qu’on la doit aussi à toutes les personnes avec qui nous avons vécu ou qui nous ont fait vivre les expériences / lire les livres / etc… qui auront servi de base à notre inconscient pour produire cette idée géniale. Un peu de modestie, que diable !
    Et si la créativité ou la transformation est un processus 100% inconscient et donc personnel, la co-créativité est-elle possible ?

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    • Xavier
      19/09/2014 à 16:25 (3 années de ça)

      Là, tu soulèves le problème de ce que nous /sommes/ et je ne peux que te rejoindre sur le sujet : oui, l’idée émane de /moi/, mais qu’est-ce que /moi/ sinon la somme de mes expériences passées ?
      Sinon, d’instinct, je dirais que la co-créativité est possible parce que la créativité n’est pas uniquement un processus interne : comme tu l’as resouligner, elle a besoin de s’enrichir en entrée d’expériences, d’échanges, etc. Partager des idées durant un brainstorm permettrait de la sorte de jeter des ponts partiels entre les inconscients des participants.

  3. Manon
    19/09/2014 à 12:15 (3 années de ça)

    Un article bien intéressant et bien foutu :o Et merci pour la découverte des illus en bas, le reste du blog est fou ! :o

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  4. Solange
    19/09/2014 à 16:05 (3 années de ça)

    J’ai été étonnée que l’idée de créativité ait mis tant de temps à voir le jour! Pas étonnant que les artistes se perdaient par milliers dans les déboires des substances illicites pour se rapprocher de l’inspiration.
    Je reprends donc ce qui m’appartiens et cesserai à présent de penser que mon roman m’a été soufflé!
    Pour ce qui est de prendre du recul, de vivre et d’enrichir sa mémoire pour mieux créer, pourquoi pas, mais en amont alors parce que moi quand j’ai la tête dans le guidon, les expériences nouvelles me passent un peu à côté!

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    • Xavier
      19/09/2014 à 16:21 (3 années de ça)

      Si tu comprends l’anglais, je recommande le lien à la fin de John Cleese, membre des Monty Python.
      À un moment, il explique qu’il y a deux phases dans la création artistique :
      – une phase « ouverte » où tu laisses les idées aller et venir, leur donnes le temps de se développer, les jettes, les changes, etc. ;
      – puis une phase « fermée » où il s’agit de concrétiser l’idée garder et de la mener jusqu’au bout.

  5. Escrocgriffe
    25/09/2014 à 16:47 (3 années de ça)

    Article passionnant ! Je l’aime beaucoup, car il démystifie un peu la création, qui fait partie du job de l’écrivain, mine de rien. Je suis moi aussi convaincu qu’on peut se conditionner à avoir de l’inspiration, en écrivant tous les jours. Après la qualité, c’est autre chose… ;)

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    • Xavier
      25/09/2014 à 17:13 (3 années de ça)

      De ce que j’ai lu et compris, la qualité vient de la quantité. Plus une cervelle produit d’idées, plus elle pourra piocher dans le sac pour en trouver une originale ; et plus souvent elle répétera le processus, plus l’idée devra être de qualité pour déclencher l’effet Eurêka.

    • Xavier
      08/10/2014 à 19:57 (3 années de ça)

      Et c’est maintenant que tu le dis !

    • Teffou Garikaskou
      08/10/2014 à 23:39 (3 années de ça)

      *regarde ses pieds*

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