Quand la réalité dépend de la fiction

« Pourquoi j’écris ? » est une question qui revient souvent sur bon nombre de blogs d’auteurs. Personnellement, je ne me considère pas assez intéressant pour que la réponse vous passionne alors je préfère la détourner. Pourquoi écrit-on de la fiction ? Tout simplement parce que des gens en lisent. Mais alors, et c’est là le sujet du jour, pourquoi lit-on de la fiction ?

La question est légitime. Les hommes inventent et partagent des fictions depuis des millénaires. Sans parler de la tradition orale qu’on ne saurait dater, Enuma Elish est une épopée qui date du XIIe siècle avant notre ère, et les Milles et une nuits – considéré parfois comme le premier texte de fiction avérée – remonte au Xe siècle pour sa version perse. Ça fait donc un moment qu’on se passionne pour la vie de personnages qui n’existent pas.

Essayons d’abord d’y répondre par l’intuition : qu’est-ce qui nous semble nous attirer dans ces textes ? Des écrivains bien plus légitimes que moi se sont déjà posé la question, et notamment C. S. Lewis (l’auteur derrière les Chroniques de Narnia) dans son Expérience de critique littéraire – des extraits pertinents figurent dans cet article de blog de Marc Cortez. L’idée principale derrière la plupart de leurs avis est que les œuvres de fiction nous permettent de transcender notre subjectivité, de regarder le monde par les yeux d’un autre. Là où un ouvrage non-fictionnel nous apporte une connaissance nouvelle, un ouvrage fictionnel nous apporte aussi une incarnation nouvelle. Que cela soit pour découvrir de l’intérieur un monde peuplée d’elfes et de dragons, pour vivre la vie d’une courtisane condamnée à inventer des histoires chaque nuit, ou comprendre ce que cela fait d’être un des derniers survivants dans un univers post-apocalyptique. Les raisons sont incroyablement variées – je vous invite à découvrir le cours en ligne d’Eric Rabkin sur la littérature de l’imaginaire (sur coursera), il est encore ouvert et très enrichissant sur la question. Et enfin, pour citer C. S. Lewis :

It is not a question of knowing (in that sense) at all… We become these other selves […] But in reading great literature I become a thousand men and yet remain myself. Like the night sky in the Greek poem, I see with a myriad eyes, but it is still I who see. […] I transcend myself; and am never more myself than when I do.

(On pourrait d’ailleurs y voir une belle justification à la règle du « Show, don’t tell » : une fiction met dans la peau d’un autre, dès lors il est naturel que le style narratif suive. Une belle justification, certes, mais qui explique aussi pourquoi le tell est préférable dans certains cas, si on réfléchit jusqu’au bout.)

Carina-Nebula

“Like the night sky in the Greek poem, I see with a myriad eyes”

Cependant, nous n’avons parcouru ici que la moitié du chemin. Très bien, nous cherchons dans la fiction à vivre d’autres vies, mais pourquoi ce désir existe-t-il en nous ? D’où vient-il ? Et surtout, pourquoi s’exprime-t-il sous ce medium ?

En bon auteur de science-fiction scientifique à rien, tournons-nous vers les sciences. Avec un petit bémol : nous allons devoir plonger dans la neuroéconomie et la psychologie évolutionniste, des sciences jeunes où l’obtention de données est délicate – ce qui suit sera donc à prendre avec des pincettes sinon des gants anti-radiations.

Partons d’abord sur la piste de l’acquisition : nous apprenons à désirer les récits de fiction. Nous pouvons faire un parallèle avec le raisonnement que porte Mohan Matthen dans un article de Aeon.co sur la beauté et l’art : il est bon pour un enfant (lire : il est avantageux pour ses succès ultérieurs) qu’il apprécie la consommation de fictions. Cela peut être, par exemple, parce qu’il y apprendra ainsi les us sociaux et les règles morales de son environnement social – en effet, une belle majorité des textes destinés aux enfants a pour vocation de les instruire, de leur apporter morales et bonne conduite. L’enfant grandit, le goût reste, tout simplement : adulte, nous continuons à chercher ce genre de récit instructif parce que, petit, nous y éprouvions du plaisir.

Pour s’épanouir, l’enfant a tout intérêt à aimer l’art et la fiction

Partons maintenant sur la piste de l’inné : nous sommes génétiquement codés pour désirer les récits de fiction. Cela peut d’ailleurs revenir, grosso modo, à pourquoi il s’agit d’un trait avantageux chez un enfant – ce qui est bon pour un bambin est bon pour la survie du patrimoine génétique, a fortiori celle de l’espèce. Steven Pinker (un cognitiviste canadien, vous pouvez donc lire la suite avec un fort accent québecois) énonce notamment trois raisons évolutionnistes :

  • une fiction permet de connaître une expérience sans la vivre et d’y être préparé : plutôt utile pour une espèce grégaire de chasseurs-cueilleurs. Le choix des mots n’est d’ailleurs pas anodin : une expérience a montré que l’auditeur et l’auditoire ont une activité cérébrale identique lors d’un récit, le second vit dès lors par procuration les actions qu’on lui décrit – il voit à travers une myriade de regards, pour reprendre C. S. Lewis ;
  • une fiction met l’accent sur les éléments importants de l’histoire : une fable exagérera les traits de caractère des bons et des méchants pour les mettre en avant, un récit SF accentuera les effets d’une technologie sur la société pour les rendre plus préhensiles par le lecteur, etc. ;
  • une fiction donne du sens : l’esprit humain a besoin de justification, de raisons, et les fictions sont très douées à ce petit jeu – vous connaissez l’expérience scientifique qui prouve qu’on a conscience de nos actions plusieurs millisecondes après les avoir entamées ? eh bien voilà : nous passons notre temps à créer une narration, une explication à ce qui nous arrive.

En d’autres termes, une fiction fait gagner du temps : elle permet à l’audimat de se projeter plus facilement, de faire surtout attention aux détails, et de s’y identifier au mieux. Vous passez votre vie à récolter de la nourriture et survivre et vous ne disposez que de peu de temps aux veillées le soir pour propager le savoir ? C’est une fiction qu’il vous faut ! Et deux mille ans plus tard, vous voulez vendre votre produit à des téléspectateurs ? C’est une historiette avec un bon storytelling qui les convaincra !

Greg Dunn : Chaotic connectome

Vous êtes connecté pour aimer ça, qu’on vous dit !

Bref, si nous lisons (et donc écrivons) de la fiction, ce n’est pas par hasard : la fiction nous est bénéfique. À la lumière de tout ce raisonnement, nous pourrions donc reprendre nos habituelles critiques littéraires et peut-être mieux comprendre ce qui les motivent. Pourquoi préférons-nous tel texte à tel autre ? Pourquoi les personnages creux ou les intrigues invraisemblables nous rebutent ? (si vous avez suivi l’article, cette dernière question n’en est plus une). Y a-t-il une raison derrière nos goûts littéraires ?

Mais je vais vous laisser là, l’article est déjà bien long, et je ne vais pas non plus mâcher tout le travail. Je vous laisse avec l’artiste du jour, Tatiana Plakhova, qui réalise de superbes vidéos et graphiques à partir de modélisations (parfois fictives de données).

4 commentaires sur Quand la réalité dépend de la fiction

  1. earane
    13/08/2014 à 22:00 (3 années de ça)

    Un article très intéressant ! Merci Xavier !

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    • Xavier
      14/08/2014 à 10:04 (3 années de ça)

      \o/

  2. Francis Ash
    13/08/2014 à 22:42 (3 années de ça)

    Point de vue très intéressant et argumenté. Je me comprends un peu mieux moi-même grâce à toi qui ne me connaît pourtant pas encore si bien que ça ;)

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    • Xavier
      14/08/2014 à 10:05 (3 années de ça)

      Après avoir lu tous les articles cités ici, je me suis rendu compte que oui, ça permet de se comprendre un peu mieux, et de comprendre aussi davantage ce qui fait la qualité d’un texte, sa pertinence, etc. Faudra que je me penche sérieusement sur ce second volet. Plus tard, plus tard :)

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