J’ai envie de vous croire

Je vous avais mentionné l’autre fois la suspension volontaire de l’incrédulité, et promis d’en faire une note de blog. Me revoici donc, et cette fois, j’ai un peu réfléchi avant, dire si je suis un bosseur.

Alors, déjà, la suspension volontaire de l’incrédulité, qu’est-ce que c’est ? C’est tout simplement le fait que le lecteur (et en général, le consommateur d’une œuvre de fiction) accepte de se plonger dans votre histoire et d’y croire, et dès lors de se sentir impliqué par les intrigues, les personnages, les twists, etc.

Si je commence mon histoire par « Il était une fois un dragon », vous n’allez pas me souffler dans les bronches aussitôt en m’expliquant que les dragons, d’abord, ça n’existe pas. Vous allez accepter ce postulat, que dans le monde de mon histoire, oui, il y a des dragons. C’est sympa de votre part, parce que comme ça, je peux raconter mon petit conte sans être interrompu par des impertinences toutes les trois phrases, genre « nan mais c’est pas possible que le robot fasse ça » ou « non mais les licornes, elles crachent pas du feu ».

Toutefois, ce n’est pas aussi simple, parce que comme son nom l’indique, la suspension de l’incrédulité, elle est volontaire (willing suspension of disbelief, comme disent les britons). Elle demande donc un minimum d’effort, et le lecteur peut à tout moment refuser de vous l’accorder, en partie comme en tout. Il vous faut donc ruser et connaître un peu comment le lecteur réfléchit.

Tout d’abord, il y a l’univers de votre histoire. Plus celui-ci est présenté hors-norme, extra-ordinaire, plus votre lecteur acceptera de trucs. Si je commence mon conte par « Il était une fois un robot-dragon », tout de go, mon auditoire va avoir la tête bien ouverte, et je pourrai caser sans souci mes nano-chevaliers et mes cyber-princesses. À l’inverse, si je débute avec un dragon bien classique, à écailles et qui crache du feu, son gros cul sur un tas d’or, j’ai préparé mon auditoire à de la fantasy, et il me sera plus difficile ensuite de lui faire croire au reste et de le sortir du monde qu’il s’est représenté, à moitié guidé par mon récit, à moitié par ce qu’il connaît déjà.

Owl, par Enrique Rivera

Et je ne vous parle pas de mes mécha-chouettes aux yeux qui tirent des lasers

Il en est de même avec la SF, par exemple. Si votre histoire se pose comme du space opera, le lecteur acceptera plus facilement n’importe quoi que si vous faites de la hard-SF. Pire, l’anticipation est un défi encore plus pimenté, parce que le lecteur va se trouver dans un monde très proche du sien ; le moindre écart par rapport à la réalité vraie du monde véritable devra donc être justifié pour ne pas passer pour un crétin ignorant, et pour que le lecteur puisse donc y croire – alors que mes robot-dragons, si je les justifie pas, tout le monde s’en fout (déjà, les dragons, personne ne demande leur classement dans l’arbre des espèces).

Ensuite, il y a le lecteur de votre histoire. Comme le dit Yves Lavandier dans La Dramaturgie (non, je ne l’ai pas lu, mais grâce à l’article wikipedia je peux faire semblant), c’est un jeu qui se joue à deux : l’auteur autant que le spectateur. Rappelez-vous, la suspension de l’incrédulité est un acte volontaire, et ça demande donc un effort : votre auditoire doit pouvoir vous croire. Et pour ça, il faut que ça semble vraisemblable, ou plutôt, que ça lui semble vraisemblable.

Si vous racontez une histoire de vampire à un lecteur du XVIIIe siècle, ça va ; si vous lui racontez l’histoire d’un vampire qui adore les chouquettes que lui prépare son automate à vapeur, il aura déjà plus de mal, parce que l’idée même de vampire est déjà pour lui un effort – là où un lecteur du XXIe siècle n’aura aucun problème à le croire. Si vous parlez de communistes mangeurs d’enfant à un auditoire américain des 50′, aucun souci, tout le monde acceptera votre prémisse ; si vous en parlez aujourd’hui, vous ferez sourire. Et si vos fusées ont des moteurs positroniques à inversion de phase, votre lecteur du XXIe n’aura aucun problème à vous croire car il n’y comprend rien, mais quand les générations futures dépoussiéreront votre ouvrage, ils riront bien en voyant que vous aviez oublié le convecteur de flux quantique.

Bref, tout ça pour dire, votre histoire paraîtra vraisemblable à certains lecteurs, mais pas à d’autres. Quoi que vous fassiez, il y aura toujours une personne au monde pour ne pas y croire. La seule chose que vous puissiez tenter, c’est de réduire le nombre de ces tocards à peau de zob. « Zob » sera donc le mot de la fin pour cet article.

Ah, aussi, quelques liens (anglophones) pour ceux qui veulent aller un peu plus loin :

Enfin, l’artiste du jour, avec Alexandra Khitrova (sur deviant art). Les couleurs et les lumières de ses images sont d’une tendresse rare, et servent un univers onirique comme on en voit peu.

Crystal throne

 

Spirit of war

 

Fire Bird

 

Daemon and angel

1 Comment on J’ai envie de vous croire

  1. fanette
    17/04/2014 at 11:15 (7 mois ago)

    hihi, excellent article! Et le mot de la fin est d’une finesse: J’A-DO-RE!

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